Tintin en Palestine: l'album maudit

Avis sur Tintin au pays de l'or noir - Les Aventures de...

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Non, ce titre n'a rien de racoleur, je ne vous permets pas. Cet album de Tintin est effectivement maudit puisque la plupart de ceux qui l'ont lu sont devenus fous ou bien sont morts dans d'étranges circ... Non, ce n'est pas ça. Ce que je voulais dire, c'est que cette aventure a bien failli ne jamais voir le jour et a connu 3 versions (voire 4 si on inclut quelques changements mineurs d'une version album) en un peu plus de 30 ans ! Qui dit mieux ? Mais faisons un petit cours de rattrapage, si vous le voulez bien.

Première version. Dans ma critique du "Crabe aux Pinces d'Or", je soulignais qu'une première mouture de "Tintin au Pays de l'Or Noir" avait été publiée dans les pages du Petit Vingtième en 39-40. L'histoire originelle collait alors fantastiquement bien avec l'actualité de l'époque, faisant de cette aventure la plus politiquement réaliste depuis "Le Lotus Bleu". D'un côté, nous avions les machinations du Docteur Müller (qui s'est totalement rasé le crâne et laissé poussé la barbe depuis sa première apparition dans "L'île Noire"), agent d'une "mystérieuse puissance" qui tente de saboter l'approvisionnement en pétrole de l'Europe à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Tout le monde aura compris que le Docteur travaille en réalité pour l'Allemagne nazie. Mais cette histoire ne se résume pas à ça puisque, d'un autre côté, nous avons une description fort bien vue des conflits opposant Juifs et Arabes dans la Palestine de la fin des années 30. Alors sous mandat britannique depuis 1923, l'émigration juive est fortement encouragée dans le but de créer, à terme, l'État d'Israël, ce qui aboutira à la Grande Révolte Arabe de 36-39, cadre de cet épisode de Tintin. On peut admirer la capacité de Hergé à parler d'un évènement alors relativement peu suivi en Europe et qui accouchera pourtant d'un des conflits majeurs du vingtième siècle. Hergé avait-il plus de flair que nombre de journalistes de l'époque ? Quoi qu'il en soit, le récit est interrompu une première fois lors de l'invasion de la Belgique par l'armée allemande au profit du "Crabe aux Pinces d'Or".

Deuxième version: celle qui suit la chronologie de mes critiques. Nous sommes en 1948. Hergé vient de sortir de sa dépression et est parvenu à achever "Le Temple du Soleil". La vérité, c'est qu'il en a marre de Tintin. Dans une lettre à sa femme, il écrit:

« Quand je dis que je suis blasé, c'est fatigué que je devrais dire. Je suis las de ces éloges ; je suis las de refaire pour la ixième fois le même gag (...). Ce que je fais ne répond plus à une nécessité. Je ne dessine plus comme je respire, comme c'était le cas il n'y a pas tellement longtemps. Tintin, ce n'est plus moi (...). »

De fait, on est bien obligés d'admettre que Hergé a, ces dernières années, parfois tourné un peu en rond avec des thèmes vus et revus (trafics de drogue, bateaux, déserts, prisons...) et de l'humour pas toujours très inspiré à base de chutes et de mandales quelque peu répétitives. Je sais, je sais: les tintinophiles extrémistes vont me menacer d'une fatwa, mais comme c'est Hergé lui-même qui le dit, je ne prends aucun risque ! Tous ces vieux ingrédients, l'auteur va pourtant devoir les reprendre puisqu'il a décidé de profiter de la fin de la censure de 40-45 pour reprendre son récit au pays de l'Or Noir, en pause depuis près de 9 ans sur Müller s'apprêtant à abattre Tintin ! Le petit souci, c'est que, entre temps, il y a Tournesol et surtout l'inséparable ami Haddock qui ont été créés pendant la Guerre. Comment les inclure dans le récit sans devoir tout reconstruire ? La solution trouvée par Hergé est tout simplement brillante puisque il choisit une sorte d'humour basé sur l'absurde, le vrai: écarté de l'aventure dès le début pour obligation professionnelle, le Capitaine revient brusquement en fin d'album sans jamais parvenir à expliquer les raisons de sa présence. Du grand art.

Hergé aura pourtant du mal à terminer cette histoire puisqu'il se tape une seconde dépression née d'une querelle avec son agent et du départ de son collaborateur Jacobs, qui se serait bien vu co-signataire de Tintin. Le fou. Si j'étais dubitatif, au début de ma relecture, quant à l'acharnement de Hergé à vouloir reprendre cette vieille histoire, j'avoue avoir finalement changé d'avis: cette reprise tombait sous le sens tant son avant-gardisme politique la faisait plus que jamais coller à l'actualité de 1948, soit, je le rappelle, 9 ans après l'écriture du scénario ! En effet, les Britanniques, renonçant à s'occuper davantage du conflit qu'ils ont eux-mêmes créé, s'en remettent totalement à l'ONU qui décide, le 29 novembre 1947, de partager la Palestine en deux Etats, juif et arabe. Cette reprise de Tintin ne se place donc plus dans la Grande Révolte Arabe de 1936 mais dans les quelques mois de la guerre civile qui précède le retrait des troupes britanniques, la proclamation d'Indépendance d'Israël le 15 mai 1948 et le début immédiat de la Guerre Israélo-arabe.

Ouf ! Quand je vous disais que cette aventure était solide au niveau du contexte politique, je ne vous mentais pas, hein ? Ha ! Ha ! Pourtant, si vous lisez l'album aujourd'hui, vous ne retrouverez plus rien de tout ça ! Quoi ? Comment ? Par quel blasphème ? Et oui, les éditeurs anglais, toujours présents quand il s'agit de les briser à Hergé, demanderont une refonte moderne de l'album en 1971, comme ils l'avaient déjà fait pour "l'Île Noire". Heureusement, cette fois, l'auteur va résister et... Nooooon ! Mais qu'est-ce que tu fous Georges ? Trop tard ! Plus de Palestine, plus de Juifs, plus de Britanniques: troisième version, qui prend place, cette fois, dans l'état imaginaire du Khemed. Nous perdons en analyse historique ce qu'on gagne en universalité, le pétrole restant, Dieu merci, au centre du scénario, ce qui en fait un album au souffle toujours légèrement acerbe. Si le contexte a été simplifié (ne reste que le conflit entre l'émir Ben Kalish Ezab et le cheik Bab El Ehr), l'intrigue n'en est pas pour autant devenue simpliste: Müller est, à mon sens, un excellent opposant pour Tintin: classe, froid, intelligent et assez mystérieux. De même, l'arrivée d'Abdallah, le fils monstrueux de l'émir, permet de pousser à bout Tintin pour la première fois dans la saga: on le voit secouer le sale gosse, le fesser (mais la scène est "censurée") avant de rire sadiquement de son mépris des lois de l'enfance (je n'invente rien, c'est à la page 51). Un moment délicieux.

Autre très bon moment: l'un des Dupondt donne un coup de pied à l'arrière-train d'un musulman en pleine prière ! Humour totalement innocent (les Dupondt réagissent avec leur bêtise habituelle à la prolifération de mirages dans le désert) mais qui, aujourd'hui, ne passerait certainement plus à cause d'une ignoble censure tacite sur tout ce qui touche à l'Islam (entre autres religions). Ça fait quand même du bien de se souvenir que la liberté d'expression existait, à un certain moment, en Europe... Enfin, il est à noter que la version moderne de l'album a vraiment de la gueule, graphiquement parlant, et que toutes les écritures fantaisistes ont été remplacées par de l'arabe véritable. Un bon point.

On le voit, lassé de ses habitudes artistiques, Hergé ose glisser quelques discrètes nouveautés (caractère et habits de Tintin, non-justification volontaire de la présence de Haddock, désacralisation de l'enfance avec Abdallah qui en prend plein la gueule...) qui ne préparent cependant en rien ses lecteurs au choc de sa prochaine grande aventure spatiale...

PS: Si la version de 1971 reste très agréable, je ne puis que vous conseiller le fac-similé de la version 1950, disponible à la vente, qui vous fera profiter de tout le contexte politique dont je vous ai parlé.

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