Pour quoi la foi ?

Avis sur Andrei Roublev

Avatar Mehdi Ouassou
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Mise en garde : Je ne pourrais pas, au cours de cette critique, m'empêcher de dévoiler certains événements ponctuant le film. Même si au regard de l'ensemble cela ne nuira aucunement à sa valeur intrinsèque, je ne peux me permettre de vous imposer ce jugement, incontestable s'il en est.

Andrei Rublev est le deuxième Tarkovski que je vois après son film étendard, Stalker. Ce dernier, sorti 13 ans plus tard, est peut-être mieux maîtrisé, essentiellement dans sa mise en scène et dans la gestion du temps et des espaces, mais se retrouve, à ma plus grande joie et surprise, totalement surclassé par son illustre ainé.

En effet, on s'émerveille toujours autant devant la photographie sublime dont lui seul a le secret, reléguant la majorité des réalisateurs à des plagistes éhontés. Cependant, je n'ai pas eu l'impression de fouler cette Russie médiévale comme j'ai eu la sensation de caresser de mes pieds les herbes folles de la Zone. Etait-ce volontaire de la part du cinéaste de nous préserver de ce monde en proie à la pauvreté et à l'ignorance ? Je ne saurais dire. Néanmoins il est indubitable qu'en le comparant à notre monde moderne, il est aisé d'y discerner des différences tellement fondamentales, qu'entre celles-ci, il était plus judicieux de discrètement instaurer une frontière palpable. De telle sorte, qu'entre ces époques duelles, l'une, aux camps clairement définis, la nôtre, plurielle dans son chaos, nous assistions tels des spectateurs au destin de ce moine ascétique. Pour un film rien de plus normal me rétorquerez-vous, oui sans aucun doute, mais l'apanage des œuvres d'art est souvent de nous confondre, en tant que rêveurs et esthètes, en leurs seins.

La foi est un mot qui pour la plupart d'entre vous est synonyme d'ignorance ou d'aveuglement, pour d'autres, elle conditionnera leurs vies et leurs rêves. Stalker était un film pour les sceptiques et les rationnels, celui-ci cherchant par tous les moyens à leurs faires s'interroger sur le facteur déterminant qu'elle pouvait apporter à notre vision des choses. Ne sachant pas comment s'adresser aux gens de peu foi, Tarkovski a eu le malheur de maladroitement se justifier de l'existence des miracles, alors que par nature, ils ne peuvent s'expliquer et surtout ne le doivent pas. Andrei Roublev sera réservé aux seconds, qui, dans leurs fois inébranlables, se retrouvent parfois emprisonnés dans le doute et la tristesse de nos errements. Coïncidence heureuse, je me retrouvais donc, avant le visionnage, pleinement concerné par cette question.

A l'instar du Stalker, Andrei Rublev est aussi un homme au cœur pur, porteur d'un idéalisme quasi-utopique. Derrière cette volonté de croire, cet espoir d'un monde meilleur, se cache la même souffrance, celle de voir leurs congénères se perdre dans la bêtise et la barbarie. Submergée par cette atmosphère oppressante, je suis devenu, par la force des choses, le reflet de ce personnage au regard empli de tristesse et de désespoir. Toutes ses interrogations qui l'accablaient, moi aussi j'en ressentais l'affliction, conscient du fardeau et du calvaire que cela représentait. S'enfonçant inéluctablement dans un précipice sans fin, il en arriva même à remettre en question le bien-fondé et le pourquoi de sa foi. Sans même clairement les énoncer, je pouvais ressentir la même confusion qui perturbait la paix de son âme. A quoi bon croire aux lendemains heureux quand tout ce qui est autour de nous n'est que laideur ? L'humanité se complaisant dans le péché, est-il judicieux de lutter encore et encore pour un combat perdu d'avance ?... Lentement, il était devenu ce qui l'exaspérait en plus haut point, toujours plus tourmenté par la culpabilité grandissante de son abandon. Ironie du sort, ce n'est pas Andrei Rublev qui s'est seul égaré, mais les péchés des hommes et des femmes qui l'ont corrompu dans sa vertu.

Pourtant, un talent inné conférait à ce moine un instrument particulier, qui, en sus de sa foi, lui octroyait le don d'éveiller ce qui a de meilleur en chacun de nous. Cette artiste de génie, selon ses contemporains, peignait les lieux de culte pour renforcer leurs auras bienfaisantes. Dans ce contexte et en fonction des questions soulevées par Tarkovski, son art, vecteur transcendantal, contribuait à cristalliser les prières des fidèles afin de tendre vers un futur espéré. Au plus profond de son tourment, il prit la décision, en plus du vœu de silence, de ne plus apporter un peu de couleur à cette époque si morne et si ténébreuse qui en avait tant besoin. Conscient de ce terrible gâchis, pour la première fois dans un film, j'ai souhaité de tout mon cœur que la fin soit heureuse, j'ai même prié silencieusement, pour Andrei Rublev, mais aussi pour mon propre salut, dans l'attente que le glas de nos doutes puisse enfin sonner...

Et le miracle tant attendu eut lieu. Dans la joie et les larmes, s'est insufflée en moi une force qui m'a à nouveau donné le courage de croire en des choses pour lesquelles je n'avais plus aucun espoir. Le plus beau dans ce final prodigieux, ce n'est pas tant la force de toutes les émotions que j'ai pu ressentir, non, c'est d'avoir constaté que même un miracle pouvait survenir de ce à quoi on n'attendait plus rien. Andrei Rublev restera dans ma vie une œuvre d'art essentielle, qui me permettra, par sa sagesse, de prendre conscience du caractère vain de mes doutes futurs.

HS : J'ai précédemment évoqué une différence marquée par le cinéaste entre nos deux époques. Dans le contexte historique du film, il y avait les justes et les crapules, aujourd'hui, les gens se sont mélangés dans un tout chaotique et confus, où les clivages ont progressivement disparus, de sorte qu'on ne puisse plus séparer le bon grain de l'ivraie. On peut donc de se demander si Tarkovski n'a pas choisi cette période spécifique par hasard. Et si, au fond, dans nos sociétés modernes, un miracle est toujours possible. Entre nous, mieux ne vaut pas s'embarrasser de cette hypothèse et garder sa foi en la vie intacte.

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