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Gummo

Avatar Vincent D
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Gummo est le premier long-métrage d'Harmony Korine, sorti en 1997. A 25 ans il en est le scénariste, le réalisateur et l'un des acteurs. Le titre fait référence à Gummo Marx, le membre le moins connu des Marx Brothers. Tous les acteurs sont débutants et le budget du film plus que modeste.
Ce film n'a pas de scénario, ni d'intrigue; juste un contexte : en 1974 une tornade a ravagé Xenia, une petite ville dans l'Ohio. Depuis rien ne se passe. Le réalisateur nous dresse donc une série de portraits furtifs de ses habitants à partir de scènes de leur quotidien. Ces derniers passent leurs journées à tenter de palier le vide de leur existence, trompant l'ennui dans l'absurde.

Des adolescents qui tuent des chats à la carabine afin de les échanger contre de la colle à sniffer; un jeune alcoolique qui drague un nain/noir/gay/juif; un père qui prostitue sa fille trisomique; le portrait d'une albinos présentée comme on présenterait une candidate de American Idol ; deux jumelles essayant d'augmenter le volume de leurs tétons à l'aide de scotch... Les scènes surréalistes s'enchaînent et laissent des impressions indescriptibles. On ne saurait dire si Harmony Korine veut jouer dans le comique ou le dérangeant, tout comme on ne saurait dire si les personnages sont répugnants ou attachants.

Dans la forme, ce film n'a ni queue ni tête; chose totalement assumée et revendiquée par son réalisateur. On parle même de « non-film » car nous sommes ici bien loin des schémas standards du film américain. Harmony Korine les détruit même sous nos yeux. Les scènes s'enchaînent; tantôt ultra sophistiquées, tantôt en basse définition (super 8, « caméscope familiale », polaroïds...); le plus souvent sans rapport les unes aux autres. Cela nous donne vraiment l'impression d'un chaos, d'une ville dans laquelle les habitants sombrent dans la folie. Mais malgré son absence de linéarité narrative, le film reste pourtant homogène. Il trouve son rythme dans une organisation « cyclique »; ses personnages se perdent dans une spirale temporelle.

On se sent parfois face à un documentaire. Certaines scènes sont filmées sans détour, sans aucun parti-pris, ni même originalité cinématographique. Nous observons simplement ces personnages vivre. Mais Gummo est bien-sûr un film expérimental et Harmony Korine a utilisé des procédés qui apportent beaucoup à l'atmosphère générale... Ralenti sur un visage en gros plan; style filmique « bâclé » (caméra tenue à la main, mouvements brusques) ou encore plans incongrus, créant un malaise dans des scènes initialement banales...

L'esthétique trash, le satanisme, les freaks; le tout mêlé au kitsch, la sous-culture, l'Amérique puritaine... Le film est imprégné de l'univers personnel d'Harmony Korine et de ses obsessions. La bande sonore est principalement constituée de death/black metal; choix que je trouve très courageux dans le cadre du cinema, et judicieux au niveau de l'esprit du film. Les critiques ont cependant beaucoup reproché à Gummo d'être trop stylisé (voir stéréotypé « cinéma trash indépendant ») pour pouvoir crédibiliser sa spontanéité. Malgré le fait que j'affectionne cette esthétique et cet esprit je pense objectivement que ce travail visuel/sonore offre de nouvelles perspectives au cinéma. Harmony Korine voit les images comme de la « matière » et les travaille jusqu'à en faire ressortir les impressions les plus fortes.
Le réalisateur esthétise la folie. Il traque la beauté dans un endroit dévasté, sans avenir, mais aussi chez ses habitants. Une citation (lorsqu'il joue un ivrogne homosexuel draguant un nain noir) est d'ailleurs très révélatrice de ses motivations avec ce film : « There's something special about you. Someting I want. »

L'adolescence torturée est certainement le thème de prédilection d'Harmony Korine, tout comme de Larry Clark avec qui il a collaboré à deux reprises avec Kids en tant que scénariste et Ken Park en tant que co-réalisateur. La violence physique et psychologique est omniprésente. Mais malgré cette violence, une grande douceur se dégage du film. Il nous donne à voir l'Humanité dans son plus simple appareil. Ses personnages n'obéissent à aucune loi. La tornade les a comme isolés du monde. Ils vivent en indépendance, selon leurs propres règles. Ils sont libres dans leur aliénation. L'affection que le réalisateur a pour ses personnages est évidente. Les portraits sont touchants, les personnalités fortes et atypiques. On peut même parler de poésie. Il y a dans Gummo un côté naïf et enfantin; comme lié aux contes de fées. L'exemple le plus évident est le « Bunny Boy », ce personnage énigmatique, sale et débauché, aux oreilles de lapin. A noter aussi la jeune fille trisomique que son père prostitue qui porte une robe de princesse. Ou encore cette voix off de petite fille naïve disant des atrocités : « My mom has a pussy. My aunt Lil has a little, tiny pussy ». Il y a ici un contraste entre un monde rêvé (voir fantasmé) et la triste réalité.

Gummo est selon moi un grand classique du cinéma indépendant et un film auquel je suis très attaché. C'est une fresque à la fois naïve et violente (finalement à l'image de l'adolescence), désespérante et sublime. Le jeu des acteurs est d'un naturel déroutant, ce qui est accentué par le traitement semi-documentaire du film. Il mélange la vidéo, le cinéma, la photographie et l'art contemporain au profit d'impressions et sentiments très puissants. Il comparable à Freaks : La Monstrueuse Parade de Todd Browning car il traite des laissés-pour-compte avec énormément d'humanité mais sans le côté moralisateur de ce dernier.

« Gummo est le film le plus audacieux que j'ai jamais vu » Werner Herzog

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