Chacun sa croix

Avis sur Jeux interdits

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Jeux interdits raconte l'histoire d'une petite fille pendant l'exode de 1940 en France, recueillie par une famille de paysan non loin de là où elle échoue, après que ses parents soient morts. La scène d'introduction est d'une violence inouïe : le convoi des français en exode sur les routes du sud est mitraillé par les avions allemands. La violence des morts frappe d'autant plus qu'il s'agit d'un très vieux film, tourné peu de temps après la fin de la guerre. René Clément filme les morts avec une très grande froideur, sans aucun effet de mise en scène, sans apitoiement. Voir la petite Paulette quitter les corps de ses parents, sur le chemin, avec sous le bras le corps inanimé de son chien est une image parmi les plus dures qu'il m'ait été donné de voir au cinéma. Et pourtant, il n'y a là rien d'exceptionnel ; le cinéma nous a montré des choses bien plus horribles encore depuis. Mais rares sont les réalisations qui ont su s'élever à un tel niveau de justesse. La gouaille des français mis en scène dans ce massacre génère un sentiment mêlé de terreur et de réconfort, vraiment très déstabilisant.

On sait à quel point la génération des jeunes enfants ayant vécu la guerre a été marquée par l'épreuve à tout jamais : Marcel Gotlib qui, on le sait peu, a vu son père juif disparaître emmené par les gendarmes, ou encore Boris Cyrulnik, qui a échappé à une rafle en se cachant dans des toilettes, traumatisme qui hante toute son œuvre de psychiatre et à partir duquel il a développé son fameux concept de « résilience » chez les enfants... Toute cette génération d'hommes et de femmes qui ont été les témoins de la guerre alors qu'ils n'avaient pas dix ans s'incarne un peu dans la petite Paulette mise en scène par René Clément, qui est arrachée constamment à ses figures d'attachement, à ses repères affectifs, qui lui sont absolument indispensables pour grandir. Elle est arrachée à ses parents, puis à son chien, puis finalement à sa famille adoptive. René Clément réalise ainsi l'un des plus beaux films qu'il m'ait été donné de voir sur le deuil et la souffrance.

Très intense dramatiquement, ce film est également très drôle, et c'est là la principale prouesse de Clément : réussir à mêler continuellement le registre comique et le registre dramatique. Clément met en scène un village français « typique », celui d'Astérix dans la Zizanie, où deux voisins passent leur temps à se provoquer et à s'insulter, constituant l'un pour l'autre un bouc émissaire. Clément dessine subtilement au passage le portrait type du village d'alors, chapeauté par le curé de campagne, véritable garde-fou. Le réalisateur nous montre l'incompréhension totale entre des adultes braillards et bourrus embourbés dans leurs conflits et des enfants pénétrés d'imaginaire, qui se construisent par le jeu. Grand film sur l'enfance, Jeux interdits propose aussi une subtile histoire d'amour entre les deux enfants mis en scène, Michel et Paulette, interprétés à la perfection par Georges Poujouly, qui n'a pas vraiment fait carrière depuis et par Brigitte Fossey, future star du cinéma français des années 1970. L'intensité de Jeux interdits est soutenue par un thème musical fameux répété tout au long du film par Narciso Yepes à la guitare. La réalisation est elle aussi irréprochable ; René Clément enchainant les compositions équilibrées et les mouvements de caméra intelligents.

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