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Avis sur La Comtesse aux pieds nus

Avatar Philistine
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Il était une fois une mère gâtée, qui avait eu deux petits garçons très créatifs, Herman et Joseph. Il est toujours amusant de réduire des enjeux immenses à de petits riens. Vous la voyez, cette figure de grand frère protecteur, sage, qui est tout l'opposé de son petit frère, le nouveau venu, le génie subversif de la famille ? C'est Herman, qui s'en va de la maison pour ses vingt ans, sous les yeux béats de son frère Joseph. Dans ce regard pèse de l'admiration et de la volonté. Herman a laissé quelques idées en l'air dans la maison, que Joseph intercepte. Comme Herman lui racontait des histoires, Joseph raconte des histoires à son doudou ; il lui lit Cendrillon.

Quelques années plus tard, en 1941, Herman J. Mankiewicz se trouve être le co-scénariste du film considéré comme étant le meilleur du XXe siècle : j'invoque la fusée Citizen Kane. Joseph a grandi, et peut-être qu'il va bénéficier de l'expérience de son frère, tout en la mêlant à la sienne. Je dis cela parce qu'en 1954, il est responsable de la sortie de l'un des films les plus oubliés du XXe siècle, comparativement à sa grandeur : The Barefoot Contessa (La Comtesse aux pieds nus). Or la construction de ce film ressemble curieusement à celle de Citizen Kane... Plusieurs personnes, successivement, racontent l'histoire chronologique de la vie d'une personne morte. The Barefoot Contessa et Citizen Kane sont tous deux des contes modernes, qui aiment rappeler qu'ils n'ont rien à voir avec la réalité quotidienne. Le faste et la grandeur y sont aveuglants ; les personnes racontées, exceptionnelles. Et la vie de ces personnes est ordonnée, par un scénario. Un sens veut être donné après coup. Dans Citizen Kane, les journalistes cherchent un angle d'attaque, et c'est ce qui les mène à enquêter sur le dernier mot de Kane, rosebud. Dans The Barefoot Contessa, c'est la désillusion qui est traitée à travers la métaphore du conte de fées morbide. Cela, on le comprend en fait dès le premier plan : va nous être contée l'histoire d'une princesse, mais d'une princesse déjà morte. Pourquoi revient-on constamment à ses funérailles, sorte de lieu zéro à partir duquel les histoires enchâssées sont racontées ? Parce que sa vie est tragique, et que sa mort est des plus triviales. Et tout l'enjeu est bien autour de cette trivialité, que l'on voit se dessiner petit à petit, lorsque l'histoire devient un peu trop parfaite. Et personne ne peut imaginer l'étendue de cette trivialité violente et pince-sans-rire.
The Barefoot Contessa est peut-être dans l'ombre de Citizen Kane, ce film noir aux différents tons de gris. Mais, littéralement comme symboliquement, le petit frère met de la couleur à son mentor.

Si vous laissez de la chance à ce film merveilleux, vous constaterez qu'il trotte dans la tête comme une chanson populaire. C'est parce que sa construction visuelle est incroyablement travaillée et que son découpage en différentes grandes « scènes » laisse le temps de s'imprégner des lieux.

Parfois, lorsque le conte opère à plein régime, vous vous laisserez même hypnotiser. Les voix off ne sont alors plus neutres. Lorsque Harry Dawes, le réalisateur qui a rendu célèbre Maria Vargas, notre comtesse aux pieds nus, dit : « Vous avez entendu ça des milliers de fois. C'est un cliché agaçant. Ça n'arrive qu'une fois ou deux par génération », c'est en fait un ordre qu'il vous lance. Et lorsqu'il annonce enfin le cliché, il faut non seulement y croire, mais aussi s'en agacer : « Le bout d'essai de Maria Vargas illumina tout le show-business ». Et en réalité, si vous voyez vraiment le film avec bienveillance, Maria Vargas, plus connue sous le nom de Maria D'Amata, va devenir l'un de vos people préférés.
D'autres fois, la voix off est là pour briser le quatrième mur, dénoncer la fiction. L'utilisation du personnage du réalisateur est particulièrement géniale, dans The Barefoot Contessa. Lorsque Maria demande à Harry Dawes qui il est, il répond, avec humour : « Oh, ce n'est pas important. J'écris le film et je vais le diriger ». A travers lui, c'est l'éloge du réalisateur-auteur qui est faite. Rappelons que Mankiewicz a également produit et écrit ce film (et qu'il est génial, cf. notamment All about Eve, 1950, et Sleuth, 1972). Le réalisateur est donc tout puissant, et plus le film avance, plus l'on en vient à se demander si ce n'est pas lui qui écrit le film au fur et à mesure. Pendant un long moment, il laisse Maria improviser. Elle l'appelle enfin pour son mariage, et lui confie alors ses problèmes de personnage : « Ne rigole pas. Mais c'est vraiment comme l'histoire de Cendrillon et du prince. » Et d'avouer que son prétendant ne fait que lui baiser la main. Le Harry-ami se transforme alors en scénariste : « Cette histoire de conte de fées est allée trop loin. Retournons à la réalité. » Mais son scénario l'a déjà dépassé ; son personnage, Maria, ayant peut-être un peu trop de qualités, un peu trop de caractère, a été imprévisible. Et c'est Maria lui-même qui lui fait remarquer, le voyant maussade : « Je t'ai déjà vu comme ça, quand tes personnages ne sont pas comme prévu, qu'ils ont évolué et que tu te demandes ce qui va suivre. » Or un réalisateur ne peut pas se permettre de ne pas savoir ce qui va suivre.

Harry reprend alors les choses en main, et l'histoire commence vraiment : il y a un avant et un après mariage. Le décompte commence : après le mariage, il ne l'a vue que deux fois, et la deuxième fois, elle était morte. Quand il la revoit pour la première fois, elle arrive alors qu'il est en train d'écrire un scénario – peut-être est-ce celui, presque achevé, de la fin du film. Il a repris l'écriture de son personnage. Il lui dit que la lune de miel a beaucoup duré, et Maria lui demande : « ça fait combien de temps ? » Alors, il change le cours de la scène en affirmant : « Je n'ai jamais connu de mariée qui ne pouvait le dire à la minute près. » Et subitement, elle sait. « Treize semaines, trois jours, sept heures et douze minutes. » Il semblerait que le destin de Maria échappe au réalisateur après cette scène, c'est-à-dire à partir de la révélation que le mari de Maria fait à sa femme. Cette révélation est en effet tellement triviale et inattendue qu'elle dépasse peut-être l'imagination du scénariste. En tout cas, celui-ci flaire qu'il va y avoir un grabuge final – et si l'on veut pousser l'analyse métacinématographique jusqu'au bout, on peut se demander si ce n'est pas lui qui le provoque. Le dernier échange du film est d'ailleurs surprenant, si l'on ne se place que d'un point de vue émotionnel. La pluie qui tombait depuis le début du film sur le cimetière s'est arrêtée, le soleil est reparu, et l'un des hommes d'Harry, venu faire du repérage avec lui en Italie, lui lance : « Il y a un beau ciel bleu, patron. Il fera beau, demain. » Harry répond alors : « Oui, demain une bonne journée de travail nous attend. » Et on est forcé de se demander si ce travail qui attend, ce n'est pas le film qu'on est en train de voir. D'ailleurs, Harry semble lui chercher un nom. Il aurait aimé l'appeler Cendrillon en espagnol (il en parle maintes fois avec Maria, qui est espagnole), mais comme il l'explique lui-même, il n'arrive pas à se souvenir de comment on dit ; alors, peut-être, lui est venue l'idée d'emprunter le titre : The Barefoot Contessa.

Et il faudra bien trouver des guignols, en contrepoint, pour permettre une shakespearienne alternance brillante entre les scènes tragiques et les scènes comiques. Ils sont tout trouvés en les personnages du conseiller en relations publiques et du producteur, qui sont tournés au ridicule dans deux scènes respectives. Oscar, le conseiller en relations publiques, donc, tente de convaincre Maria de venir à Hollywood. Son discours est hilarant, le personnage se transforme en borne publicitaire. « Peur de vous sentir seule à Hollywood ? Il n'y a aucune raison pour qu'après un certain temps, on n'envoie pas votre mère. » On craint presque qu'il ne se tourne pour faire un regard caméra et qu'un numéro ne s'affiche en bas de l'écran. « Tout ce que M. Edwards [le producteur] veut, c'est que le monde puisse profiter de votre talent, et que vous soyez heureuse. Et qu'est-ce que ça lui rapporte ? Simplement votre gratitude »... On voit plus tard qu'il n'a pas eu la gratitude tant espérée, puisque la scène tournant au ridicule le producteur est plus pathétique qu'autre chose : le pauvre homme est démonté méthodiquement par son adversaire avant d'être renié par tous les siens ; face à cette triste défaite, il cherche à se venger en faisant souffrir quelqu'un, et ne trouvant personne à sa merci, il finit par se tourner vers une fille qu'il avait violemment congédiée au début du film.

L'apogée de l'alternance entre la bouffonnerie et le sérieux du tragique est cette scène de révélation que je vous ai tant encensée et dont je peux si peu vous dire, mélangeant les deux. Peut-être la solution est-elle de regarder le film, si vous voulez, vous, jouir de ce moment où la jouissance s'annonce précisément impossible pour les personnages.

Mes enfants, au terme de cette critique, je suis navrée, je n'ai probablement pas pu vous communiquer plus d'un quart de la richesse du film. C'est du moins ce que je veux vous faire croire. C'est Maria qui m'a appris cette technique (cf : http://img651.imageshack.us/img651/2922/thebarefootcontessa10.jpg) : suggérer à l'autre qu'il y a potentiellement plus à comprendre qu'il ne le comprend. Et le français me semble être une langue bien imparfaite, pour exprimer la complexité de The Barefoot Contessa...

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