La lippe et rature à l'estomac

Avis sur Vivre

Avatar Torpenn
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En 1952, Kurosawa est tout auréolé de cette incroyable aura internationale que le choc Rashomon et son Lion d’Or à Venise l’année passée ont pu lui offrir. A côté de cela, l’échec critique de L’Idiot semble presque anecdotique, et c’est avec une liberté accrue qu’il retourne à la Toho pour tourner Vivre, sur les derniers mois d’un pauvre type qui apprend qu’il a un cancer…

Avec une logique implacable, Kurosawa se concentre sur une vraie bonne question de cinéma : que feriez-vous si vous appreniez n’avoir plus que six mois à vivre ? Lorsque la question est explicitement formulée, au début du film, la réponse de l’infirmière donne déjà le ton « je m’empoisonnerai »…
Oui, il y a de la satire dans cette œuvre là, souvent très drôle et terrible aussi… Terrible dans son constat implacable de la médiocrité humaine, avec une description impitoyable du monde des petits fonctionnaires municipaux croulants sous leur paperasse, avec à peine assez d’initiative pour lever de temps en temps leur petit tampon et parfaire ainsi un peu plus leur incroyable inutilité… Comme quoi, les seuls bons humanistes ont toujours un petit fond de misanthropie qui les sauve…

Watanabe, notre héros, c’est Takashi Shimura, dans son plus grand rôle, lui l’éternel second à qui, miraculeusement on propose de venir, juste pour le temps d’un film sur le devant de la scène… Issue d’un combat de chaque instant entre le réalisateur et l’acteur, la composition, toute en lippe pendante et en épaules voûtées est saisissante d’incompréhension métaphysique. La silhouette de ce bonhomme perdu au chapeau trop criard est difficilement oubliable et nous entraîne à sa suite dans une sorte de conte à la portée universelle.
Face à cette nouvelle, notre vieux gratte-papier se rend vite compte que ce ne sera ni son fils ingrat ni son boulot absurde qui pourra valider son existence à ses propres yeux, devenus plus exigeants avant de se fermer à jamais. Il s’essaie alors à diverses aventures, délaissant sans vergogne ses tâches officielles et courant la prétentaine avec un écrivain alcoolique, sorte de Michel Simon nippon qui lui sert de Méphistophélès pour découvrir, enfin, les plaisirs de la vie…
Une rencontre fortuite l’attirera ensuite vers une jeune femme dont la vigueur, la jeunesse et l’énergie le fascine, et là encore, il poursuivra sa quête éperdue d’un sens à donner à ses actes, à sa vie, avant que la bestiole qui lui dévore l’estomac ne le laisse au bord de la route…

Puis viendra la partie presque christique que Kurosawa nous envoie dans la figure dans une de ces trouvailles scénaristiques dont il a le secret. Partie moins parfaite, certes, mais fascinante où le petit cadavre ambulant utilisera son obstination et son humilité pour essayer de réaliser quelque chose… Il n’y a bien sûr que dans ce genre de conte qu’un rond-de-cuir arrive à réaliser quoi que ce soit, mais laissez nous rêver un peu… De toute façon, Kurosawa se charge très bien de nous faire revenir sur terre : la rédemption n’a jamais valeur d’exemple.

Même si la copie du film, dégueulasse, avouons-le, enlève au film une partie de sa qualité principale, la perfection formelle, la beauté stupéfiante de certaines scènes reste toujours aussi vivace ; Watanabe qui chante, des piles d'archives, les sorties nocturnes hallucinantes, une balançoire sous la neige… Il y a certains moments de simple conversation où la lippe de Shimura est tellement majestueusement filmée que j’en suis encore bouleversé rien que d’y penser…

Après, ce n’est clairement pas le Kurosawa le plus facile à recommander, tant il décevra toujours une partie de son public, bien à tort si vous voulez mon avis… Au Japon, le film connaîtra un très gros succès critique et public, le maître en profitera pour embaucher les mêmes scénaristes et travailler presque deux ans à son prochain film, une histoire bizarre avec des samouraïs au nombre de sept…

En France, le film n’est pas vraiment sorti, mais a tout de même donné lieu à quelques scènes cocasses dont le jeune Luc Moullet sera le héros involontaire et que je vous raconterai ce soir.

...

(Et le soir venu...)

...

Il est absolument hors de question que je vous raconte en détail l'histoire de la réception du cinéma japonais en France dans les années cinquante, d'abord, je n'aurais pas de place, ensuite, je compte bien vous en tartiner douze pages dessus quand je reverrais Rashomon, enfin, je vais me faire incendier par toute la secte de Rohmeristes fanatiques quand je me mettrais à citer ses perles inénarrables sur le sujet...

Sachez juste que, dans une grande vague de bêtise partagée, après le choc Rashomon, la critique française s'est scindée en deux partis en guerre sur le sujet : d'un côté les Cahiers du cinéma qui ne juraient que par Mizoguchi et méprisaient Kurosawa comme un tâcheron vendu aux goûts occidentaux, de l'autre Positif qui voue le premier aux gémonies et porte le second aux nues sans beaucoup plus de logique que celle d'avoir moins mal choisi son côté lors du pile ou face d'origine...

En mars 1957, la cinémathèque fait une petite rétro Kuro, c'est l'occasion de découvrir certains films inédits, comme l'Ange ivre ou Vivre... Les Cahiers du cinéma envoient alors une de leur jeune recrues parmi les plus fanatiques, Luc Moullet, 19 ans tout mouillé, adorateur fou de l'imbécile politique des auteurs et cherchant absolument à se faire bien voir en intégrant d'emblée les habitudes de la maison : " L'Ange Ivre reste constamment au niveau de la médiocrité et n'a aucun intérêt : les recherches esthétiques, notamment dans les séquences du rêve et de la mort du héros, sont d'un grotesque inconnu même au cinéma européen. Mais Vivre bat les records du ridicule. (...) ici, la misanthropie de l'auteur devient d'une telle outrance qu'elle se retourne bien vite contre lui-même."

Personne dans la rédaction ne se troubla beaucoup, personne n'avait vu les films, mais très vite, le fondateur de la revue, André Bazin, alors en quasi-retraite, se sent obligé de faire publier un petit droit de réponse pour corriger non seulement son très jeune confrère mais aussi un avis qu'il avait eu à tort et que la vision de Vivre lui faisait corriger :

"Quelle mouche piqua donc notre ami Moullet quand il écrivit cette note sur Kurosawa à la cinémathèque française ? Comme il était le seul à l'avoir suivie, personne ne pouvait le contredire et d'autant plus que le metteur en scène de Rashômon souffre plutôt aux Cahiers d'un préjugé défavorable au bénéfice du tendre et musical Mizoguchi (...) L'intéressante initiative de la cinémathèque devrait justement permettre de réviser notre opinion sur Kurosawa, fort incomplètement connu en France par deux films seulement, Rashômon et Les 7 Samouraïs" et le vieux bougre de s'intéresser tout particulièrement à Vivre : " Un film tout spécifiquement japonais, mais, ce qui frappe, c'est la valeur universelle de son message (...) Kurosawa est en droit de puiser, à l'occasion, dans la rhétorique cinématographique mondiale, comme James Joyce dans le vocabulaire de toutes les langues pour réinventer l'anglais, un anglais qu'on pourrait dire traduit par avance et pourtant intraduisible. Et c'est peut-être pourquoi Vivre a pu être classé en tête des dix meilleurs films nationaux par les critiques japonais (...). En sorte que je me demande si, au lieu de considérer le cosmopolitisme de Kurosawa comme une compromission commerciale, fut-ce de qualité supérieure, nous ne devons pas au contraire le tenir désormais comme un progrès dialectique indiquant l'avenir du cinéma japonais. Par goût personnel, je préfère peut-être encore le style de Mizoguchi (...) mais déjà je rends les armes devant l'ampleur des perspectives intellectuelles, morales, esthétiques ouvertes par un film comme Vivre qui brasse des valeurs incomparablement plus importantes, aussi bien dans le scénario que dans la forme."

Il était chou en fait, le vieux, non ? Moi je le trouve mignon de reconnaitre s'être trompé comme un couillon et d'insister pour venir le dire juste parce qu'il a vu un film bouleversant et qu'il ne peut pas laisser un gamin inculte dire autant de conneries sans réagir...

En plus, il y reviendra le numéro suivant en critiquant l'intégrisme de la politique des auteurs de son ancienne revue, du coup, les jeunes Turcs l'ont un peu foutu en retraite anticipée de vieux qui gâtouille, ces ingrats... je trouve ça presque émouvant, moi...

Alors, bien plus tard, l'ami Luc en rajoutera une couche, dans le numéro de mars 1965, il précise que "Vivre est le plus mauvais des films", que "Kurosawa est peut-être le seul cinéaste au monde à ne pouvoir réussir de films psychologiques ou sociaux, et, hélas, à ne faire que des films psychologiques ou sociaux"... D'ailleurs, ça l'inquiète pas mal Moullet, il s'interroge, cherche chez d'autres cinéastes bridés, fouille la mentalité nippone, mais tout va bien, l'honneur est sauf et la faute uniquement Kurosawaienne : "D'ailleurs, j'ai vu et entendu des Japonais ; je leur ai parlé : leur comportement n'est pas tellement différent du nôtre".

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