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Avis sur Ico sur PlayStation 2

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Version PlayStation 2

Nous courons sans relâche pour fuir cette triste citadelle lacustre entourée de brume éternelle, blanche et inerte, close par de gigantesques portes aux vantaux de pierre cerclés de bronze massif. Il faudra un véritable chemin de croix pour parvenir à écarter ces gigantesques phalanges de fer et s'échapper. Nous sommes las de ce dédale de chambres, de son alambic de pièces où se répètent sans jamais se fatiguer les même carreaux de céramique lustrée. Perdus, nous arpentons dans la poussière morte une anaphore de ponts-levis aux rouages rouillés, de machines hydrauliques asséchées, de vieux chariots bringuebalants qui peinent à avancer sur leurs rails déformés, de nécropoles aux kyrielles de sarcophages de plomb, d'escaliers effondrés à contourner et de réflecteurs géants qu'il faudra réorienter. C'est une forteresse fantôme, ankylosée, vidée de ses occupants, purgée de toute vie et les seuls bruits qui nous parviennent sont les échos glacés de nos pas et au loin le rare piou-piou de quelques oiseaux qui n'appartiennent pas à ce monde. Nous alternons l'ombre violacée de pièces trop froides et les flaques jaunes du soleil violemment découpé par les hauts remparts et les crénelures acérées.

- Ont'wa ?!

Il me tire par la main, qu'il serre fort, fort ! Ma menotte paraît de craie dans sa pince tannée ceinte d'un épais bracelet de cuir bleu. Lui, de l'autre côté du Pont, il pouvait jouer, grimper aux arbres, s'écorcher les genoux et bronzer. Dans l'autre main il tient un simple bâton de bois, arme de pacotille un brin ridicule. Je ne comprends pas ce qu'il me dit et il ne me comprend pas non plus, pourtant nulle mésentente entre nous ! Je le connais à peine mais depuis cet instant où il m'a aidé à sortir de ma cage, je lui fait entièrement confiance ; je saute par-dessus des précipices impossibles et il me rattrape toujours au dernier moment. A chaque fois, en me hissant, rouge de sang, il me fait un grand sourire pur comme un éclat de métal poli.
On court, toujours attachés par la chaîne tendue de nos bras, et je vois son scapulaire court, blanc et mauve, claquer le dos de sa tunique orange, ses cheveux foncés frémir, sa tête bandée et cornue dodeliner sur sa nuque miellée. D'ailleurs, sa drôle de bouille jure vraiment avec ces cornes rugueuses qui lui sortent de la tête comme à un arbre mal élagué. Parfois, je vois passer dans ses grands yeux naïfs une ombre que je devine due à cette ramure, comme si elle pesait des tonnes et mesurait des mètres, se heurtant à tous les coins du ciel, alors ce n'est plus un enfant et je me dis que c'est à mon tour de le porter. Quelques fois, de trop rares instants, c'est bien à moi de l'aider : avec mon faible pouvoir je peux enchanter les gardiens figés, muets et hiératiques, bouchant le passage de leurs corps cubiques mais qui en s'innervant de ma lumière nous laissent passer.

Parfois il me délaisse et part en vadrouille actionner je ne sais quel levier, pousser je ne sais quelle caisse, tourner je ne sais quelle roue. Je l'entends crapahuter, sauter, escalader et tomber. A vrai dire, il me semble quelque peu maladroit...J'ai autant peur pour lui que pour moi.
Puis arrivent toujours ces ombres animées, minions éthérés de ma marâtre qui surgissent de leur nappe d'encre. Elle ne nous laissera donc pas en paix ! Il y a les petites rampantes qui grouillent et caracolent sur les murs et me grimpent dessus avec leurs pattes frémissantes et souriantes, les grosses qui dansent de leurs pas balourd comme si elles avaient été des hommes ayant depuis trop longtemps oublié leur nom pour devenir ces êtres informes qui ne peuvent que mimer des souvenirs ; mais les pires ce sont les volantes qui m'agrippent et m'emmènent avec leurs griffes funèbres. Rien qu'à leur contact je sens ma sève s'évaporer, ma lymphe se figer, ma peau s'écailler et mes os s'effriter...
Voila qu'il débarque enfin ! brandissant fièrement son bâton noueux risible et il les cogne, les rosse de toutes ses petites forces. Elles sont nombreuses, elles sont fortes, l'encerclent et le poussent à terre. Sans cesse il se relève, il lui faut du temps pour courir à moi qui suis engloutie par un maelström de ténèbres, une marmelade de bile qui comme des sables mouvants m'aspire. Finalement je sens sa poigne chaleureuse qui me hisse de nouveau vers la lumière de sa bobine.

Ouf ! Nous trouvons un sofa de pierre frustement taillé à l'ombre dansante d'un moulin : nos corps exsangues recouverts d'une fine pellicule de poussière comme d'une seconde peau peuvent enfin s'affaler et les mains menottées, épaule contre épaule, tête contre tête, je sens ses cornes tiédies par le soleil qui tape fort, fort dans ce coin de jardin, petit îlot d'Eden, enclave de végétation perdue au milieu d'une architecture abandonnée. Ici le silence est brisé par le rire des mouettes et surtout par le ressac de la mer qui lèche les racines de grès de la citadelle.
C'est avec l'image d'une plage et de sable doré, bluté par le vent en une pluie d'or, que je m'endors enfin.

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