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Extrêmement fort et incroyablement près

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New York, dans un passé proche. Le père d'Oskar, surdoué cocasse de neuf ans, meurt avec les tours jumelles dont tout le monde connaît l'histoire. En fouinant dans les tiroirs du disparu, le garçonnet déniche une enveloppe sur laquelle figure le patronyme d'un certain Black, et qui renferme une clé dont il ignore tout. Fort de ses découvertes, l'enfant tente d'élucider le mystère par ses propres moyens. De nombreuses intrigues, toutes liées à des membres de la cellule familiale, se greffent sur cette quête initiatique pour n'en former, au bout du compte, qu'une seule. Afin de rendre au mieux ce tumulte de points de vue, le roman se change en un dialogue protéiforme et polyphonique qui n'hésite pas à déployer un arsenal d'éléments inattendus — entre autres : photos, pages blanches et caviardages.

De toute évidence, Foer tente d'exorciser le traumatisme engendré par la tragédie du World Trade Center à travers les yeux d'Oskar, épistolaire aguerri, surdoué francophile, collectionneur obsessionnel, névrosé pathologique parti à la recherche d'une serrure dont il ne connaît ni l'emplacement ni le propriétaire. De ce côté-ci, tout roule. Difficile de ne pas s'attacher à ce gamin atypique, soutenu par une narration naïve sans être mièvre. A vrai dire, du grand-père mutique au centenaire aventurier, tous les personnages font l'objet d'un travail de fond, avec, pour motif récurrent, le deuil et l'impossibilité d'une vie pleine. Au chapitre des bons points, on notera également la luxuriance des trouvailles ingénieuses, qu'elles soient d'ordre strictement textuel ou pas, qui, pour la plupart (j'ai bien dit : pour la plupart) servent le récit sans donner dans l'esbroufe. En revanche, les choses se gâtent du fait même de la plurivocalité envahissante : les passages des grands-parents, niais au possible (je suis triste, dis aux gens que tu les aimes, écoute cette petite parabole attendrissante, ne fais pas comme moi et réussis ta vie), souffrent d'un style trop compact et souvent poussif ; d'autant que certains points de l'intrigue se dégonflent d'eux-mêmes, la faute à une construction faillible qui tente toujours d'en dire plus que ce qu'elle ne devrait.

C'est, d'ailleurs, le grief récurrent que je ferai à Extrêmement fort et incroyablement près : tout est dit, répété, amplifié à l'extrême, usé de part en part pour faire pleurer dans les chaumières. Nulle part de place pour l'implicite, le doute ; l'intervention du lecteur dans la construction de l'intrigue, en somme. Le rouleau-compresseur narratif prend soin de surligner les moments émouvants, les passages comiques, les extraits attendrissants et les endroits tragiques jusqu'à neutraliser les procédés qu'il met lui-même en place. Partant, on en ressort avec l'impression d'avoir feuilleté un excellent roman de gare qui n'a rien de plus à montrer que ce qu'il dit déjà. Pire : les rares indécisions foncières n'en sont plus tant l'auteur s'applique à y plonger le nez du lecteur (les variations sur le titre, la notion d'entre-deux, l'idée de bonheur, la conception de la quête). Si j'avais voulu qu'on me tienne la main tout du long, je me serais passé une sitcom. Les rires préenregistrés mettent très bien sur la voie. Du coup, toujours cette impression d'avoir affaire à une bluette qui hésite entre niaiserie et sobriété, pour ne donner à voir, au bout du compte, qu'une histoire, certes agréable, mais relativement vaine.

On ne peut, malgré tout, pas retirer à Foer qu'il livre là une oeuvre sophistiquée, résolument moderne, et qui doit en partie ses défauts à ses qualités. Si l'ensemble sonne un peu faux, un peu poseur, c'est, d'une certaine manière, parce qu'il absorbe les post-modernes sans les appliquer correctement. L'ensemble demeure plaisant, acidulé, prenant de loin en loin, souvent drôle, quoiqu'un peu misérabiliste. En tout état de cause, si cette livraison n'aura pas su trouver les clés du panthéon littéraire mondial, elle reste prometteuse et pleine de qualités. Il paraît que Tout est illuminé ne souffre pas des mêmes écueils. A voir.

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