Un best-seller de génie

Avis sur Les Souffrances du jeune Werther

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Les Souffrances du jeune Werther nous raconte l'amour impossible de Werther pour une jeune femme prénommée Charlotte. Le récit se compose de la moitié d'une correspondance entre Werther et Wilhelm.

Les réponses de ce dernier sont absentes du roman, la correspondance est unilatérale. Cela nous met ainsi à la place de Wilhelm, ami du héros, le lecteur devient le confident de Werther qui se plait à exalter ses sentiments. La lettre ici n'est pas une simple formalité, elle a un caractère intime. Werther se confesse au lecteur, il le tutoie, l'apostrophe, s'adresse directement à lui, si bien que nous nous sentons directement concernés. Nous entrons dans le cœur même de Werther. Par ce procédé judicieux, Goethe nous rapproche des sentiments du héros, exprimés avec lyrisme, et érige une œuvre phare du Sturm und Drang, mouvement où la beauté des sentiments a une place primordiale. Le caractère unilatéral n'incite cependant pas ou très peu le lecteur à deviner ce que Wilhelm pourrait répondre, les lettres sont suffisamment explicites pour constituer un récit bien lisible.
Le caractère épistolaire du roman nous dévoile une autre notion du temps qu'un roman traditionnel. L'action se veut davantage proche de l'écriture, car entre deux lettres des actions se déroulent, racontées au fur et à mesure. L'écriture et l'action s'entremêlent et ne sont pas séparées par un temps plus ou moins long qui permettrait d'avoir du recul. Cela nous permet de lire les réactions de Werther à chaud, encore dominé par ce qu'il vient de vivre. L'intrigue parait plus mystérieuse, moins prédéfinie, puisque l'on s'imagine que l'action est en train de se faire.
Le caractère épistolaire du roman renforce aussi la dimension réaliste. Si de nos jours les correspondances par lettres se font plus rares, à l'époque c'était une moyen de communiquer à distance très courant. Les lettres de Werther, bien que fictives, ont l'apparence de tranches de réel, la note « Au lecteur » souligne l'intention de Goethe de présenter son récit comme réaliste.
Cela permet au lecteur de se rapprocher davantage du héros et de ce qu'il ressent tout le long du récit, et ainsi de mieux l'émouvoir.
Werther nous rapporte ses aventures en même temps que les sentiments qu'il éprouve. Les lettres peuvent constituer des pages de récit tout comme quelques lignes de réflexion mettant l'accent sur le caractère torturé du héros, se posant une multitude de questions. Werther veut en effet vivre son amour avec Charlotte qui est cependant promise à son ami Albert. Il se résigne et décide de s'effacer. L'amour impossible est un thème préromantique, déjà présent dans certaines pièces de Shakespeare. En même temps qu'il exprime ses sentiments avec lyrisme, Werther exalte la nature, tout en cherchant à la raccorder à ce qu'il ressent. La nature est une sorte d'image physique, extérieure de l'intérieur, du cœur de Werther. Il y projette ses sentiments. Il y a une recherche du spirituel dans la nature. Schlegel (1772 – 1829), romantique allemand, formulera plus tard très clairement ce rapprochement des opposés : « l'esprit romantique, au contraire, se plaît dans un rapprochement continuel des choses les plus opposées. Toutes les antinomies : la nature et l'art, la poésie et la prose, le sérieux et la plaisanterie, le souvenir et le pressentiment, les idées abstraites et les sensations concrètes, le terrestre et le divin, la vie et la mort s'embrassent et se confondent dans l'union la plus étroite et la plus intime. » Cette présence de la nature et l'expression sublimée des sentiments nous rappelle les écrits de Rousseau dont notamment Julie ou la Nouvelle Héloïse, roman aussi épistolaire publié en 1761, aussi qualifié de préromantique.
La fin du roman correspond à la fin de la correspondance. Goethe sort de la correspondance pour avoir recours à un narrateur extérieur, d'une identité très mystérieuse mais qui rappelle l'auteur lui-même, qui se présente dans la préface « au lecteur » comme une sorte d'enquêteur. Ce court passage à la fin du roman marque la limite de ce système épistolaire qui ne peut évidemment pas décrire le suicide et ce qui se passe après la mort du personnage principal.  Cela crée un effet de distance par rapport au récit comme dans la note vers la fin du roman, de l'éditeur au lecteur, qui enlève le caractère mystérieux du récit au profit d'un destin inéluctable, d'une fatalité tragique.
L'amour de Charlotte et Werther ne peut être vécu uniquement à cause de leurs destinées différentes. Charlotte est un être idéalisé, un peu à l'image des dames des romans médiévaux, elle ne semble pas posséder de défauts, tout comme Werther dont ce qui pourrait s'apparenter à des défauts : sa sensiblerie, son côté rêveur, apparait dans le roman comme des qualités humaines. Albert, à qui Charlotte est promise, n'est lui-même pas un personnage négatif, il est un ami de Werther. Ce sont les circonstances uniquement qui jouent en défaveur de cet amour idéalisé, amour tellement idéalisé qu'il conduit à la mort, au suicide de Werther, suicide montré comme un acte plein de noblesse. Notons que Werther s'est suicidé avec une arme que Charlotte a touchée peu avant qu'il ne l'utilise.
Il faut noter le caractère subversif du roman, qui, aujourd'hui considéré comme un classique, n'était pas moins novateur de son temps vis-à-vis des mœurs. Le suicide était un sujet tabou par exemple, que la morale avait du mal à accepter dans un roman à si grand succès, l'exaltation des sentiments est contraire à une certaine retenue dans la société de l'époque. Le roman déjoue l'hypocrisie de la société. Goethe n'avait alors pas prévu un tel succès : les Souffrances du jeune Werther est le roman de Goethe le plus lu par ses contemporains, roman qui contribuera à sa notoriété et à sa fortune. Ce succès littéraire influencera plus tard très largement le Romantisme européen.
Pour l'anecdote, ce roman a eu un tel impact dans le paysage littéraire de l'époque que l'on note une vague de suicide en Europe suite à sa lecture (le personnage de Werther se donnant la mort à la fin du roman), et que l'habit bleu à la « Werther » devint à la mode en Europe après la publication du livre (comme l'explique Michel Pastoureau dans son essai intitulé Bleu).
Ce qui fait aussi le caractère novateur du roman, et qui a contribué à son succès, c'est cette sensibilité à fleur de peau volontairement revendiquée par Werther, une sensibilité qui se veut véritable et qui cherche une vérité plus ou moins nouvelle sur les rapports humains. C'est ce qui va caractériser le Romantisme quelques années plus tard, mouvement inspiré de ce roman et aussi des écrits de Jean-Jacques Rousseau (né en 1712, mort en 1778), contemporain de Goethe. Les Souffrances du jeune Werther est un roman qui a en partie contribué à un changement dans la société, et surtout dans la jeunesse de l'époque, dès lors influencée par le personnage de Werther.

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