Par madamedub - Le 3 décembre 2011
Enfin le Prix Renaudot pour Emmanuel Carrère, auteur de roman assez talentueux comme « L’Adversaire« , « D’autres vies que la mienne » ou encore « La classe de neige« . A qui se serait lassé de l’écriture souvent autobiographique de l’auteur, de son aura de bourgeoisie parisienne un peu bohème à qui tout réussi, voici un livre qui pourra pourtant vous intéresser.
Avec « Limonov« , Carrère ne rompt pas avec les vas et viens de l’écriture entre le romanesque et l’autobiographique, ni avec sa curiosité pour la vie des autres, ni avec sa fascination pour le monde soviétique (dont sa mère est originaire – et à ce propose son livre « Un roman russe » vaut également la lecture). Il explore ici un horizon nouveau, celui qui parle à tout le monde, avec une voix pourtant à chaque fois différente (et pour cause, la notre): la peur de l’échec, la tentation terrible de couper le monde en deux: ceux qui ont réussi et ceux qui ont échoué, les gagnants et les perdants. Et la crainte d’être coincé du mauvais côté de la barrière.
On s’explique. Limonov est un personnage authentique, leader d’un groupe nationaliste russe, né en Ukraine, qui connu une vie des plus romanesque. Petit délinquant en Ukraine, il devient un poète à Moscou. Clochard à New York, il se fait embaucher comme majordome dans une des plus riches demeures. De ces expériences, il tire des romans qui lui permettent de revenir en grâce à Moscou, où il se lance dans la politique. Mais la boucle ne se boucle pas si simplement, les conflits grondent en Europe de l’Est, la Yougoslavie éclate. Il prend les armes et se rend en Serbie. Avant de tenter la lutte armée en Russie.
Emmanuel Carrère analyse et suit les pas de ce Limonov, sans jugement, pour comprendre un tel personnage. Poète? Fou? Nationalise? Salopard? L’auteur ne se prononce pas. A chacun de se faire son avis. Il relate comment le système en déclin de l’union soviétique a pu créer des hommes sans attaches, sans repères, avec leur volonté pourtant farouche et intacte de croire en un système de valeur. A une force de survie incroyable s’oppose un rituel de destruction imparable.
Fallait-il être un russe pour connaître un tel parcours?
Emmanuel Carrère sème le doute.
L’auteur raconte sans fausse modestie ses propres errances, ses propres échecs d’écrivain et d’homme. Il nous interroge finalement sur notre propre quête d’être quelqu’un, sur notre crainte de ne devenir personne, d’être un « raté ». Car « Limonov », c’est finalement cette peur du vide, attisé par un système soviétique lui-même talonné par cette crainte. Mais cet exemple, ici extrême néanmoins, est finalement parlant pour chacun de nous.
L’auteur détaille d’ailleurs beaucoup plus la vie de Limonov jeune homme, l’écrivain, le poète maudit, l’amant plaqué, le clochard banni. La vie du « guerillero » est esquissé en moins de pages. Car finalement elle met plus mal à l’aise: le doute sur des meurtres, sa position pro serbe, ses propos nationalistes…Il fallait du courage à Carrère pour attaquer un sujet aussi complexe, en évitant l’écueil de la complaisance ou du dénigrement.
Saluons donc le fait que le prix Renaudot est été attribué à un roman si original, si loin des sentiers battus et assez inédit dans la bibliographie de l’auteur.
Emma Breton