Il ne s'agit évidemment pas d'être toujours contre Descartes, ou de s'opposer entièrement à ses idées : la majorité des auteurs de cette liste ont lu le philosophe des Méditations Métaphysiques, et le connaissent suffisamment pour s'en détacher avec intelligence, voire respect (et s'en réclamer sur d'autres points).
Il y a d'ailleurs plusieurs manières de prendre position contre certains de ses textes :
- Être plutôt anticartésien dans ses buts, ses objets d'étude, ses conclusions, mais, au fond, tout à fait redevable de Descartes quant à sa démarche (ce qui est assez fréquent),
- Ne pas être cartésien dans sa démarche : penser une méthode différente,
- Estimer que la "méthode cartésienne" n'est en rien révolutionnaire, mais l'éthique évidente et minimale de toute activité un tant soit peu scientifique (ne pas se précipiter, diviser en tâches plus faciles, aller du simple au complexe, etc.).
Personnellement, les auteurs que j'ai voulu mettre en avant dans cette liste sont surtout non-cartésiens en ce qu'ils ont cherché à réévaluer non pas tant ce que Descartes a rejeté dans l'ombre, que ce qu'une certaine forme de cartésianisme a délaissé ou refoulé pour longtemps dans les marges de la pensée claire et distincte ; en d'autres termes, son impensé : le mélange, le contradictoire, l'ambigu, le complexe, l'indéterminé, l'indistinct, l'imprécis, le je-ne-sais-quoi, l'inconscient, le particulier.
L'attaque est facile : c'est à peu près la vulgate de tous les partisans de la complexité. Je ne voudrais pas tomber dans l'excès inverse, ou dans certaines caricatures : faire l'éloge de l'accidentel, du concret, du sensible, au détriment de toutes les lois scientifiques (trop violentes, trop générales, trop mutilantes, dit-on).
Mais enfin, il manque quelque chose dans le cartésianisme, quelque chose d'important qui constitue le monde de la vie - de la vie affective, psychologique, sociale, voire biologique... En somme, les auteurs de cette liste se rejoignent sur une chose : le principe de clarté et de distinction connaît de très sérieuses limites...
Livre de Michel de Montaigne (1595)
Rétrospectivement, bien sûr, puisque Montaigne n'a pas pu connaître Descartes. Mais n'est-il pas, également, l'un des promoteurs de notre modernité ? Et, peut-être, notre philosophe (français) le plus profond ? En tout cas, sur la question de l'identité personnelle comme sur celle de la connaissance, Montaigne se distingue clairement de Descartes.
Livre de Blaise Pascal (1670)
A l'âge classique en France, peut-être l'alternative la plus forte et la plus intelligente à Descartes : en épistémologie comme en anthropologie. Et cependant, bien sûr, lecteur de Descartes, et grandement influencé par celui-ci.
Livre de F. DE La Rochefoucauld (1991)
Vingt-ans après la mort de Descartes, on trouve dans les Maximes la première réaction à ce que Freud appellera le conscientialisme. Le duc s'attaque à la transparence du cogito, à la force de la volonté, à l'intelligence humaine, et explore l'un des premiers les continents inconnus de l'inconscient...
Livre de David Hume (1748)
Cartésien, Hume l'est sans doute dans sa méthode. Mais dans ses conclusions ? Il n'est que de relire ses pages sur l'identité personnelle, bien éloignées du cogito cartésien...
Livre de Arthur Schopenhauer (1996)
Schopenhauer n'est pas tellement éloigné du mouvement qui conduit Pascal et La Rochefoucauld à rétablir la passivité humaine : rôle des affects, du vouloir, des passions, l'homme de Schopenhauer est décentré, moyen, mais retrouve un corps, une existence, une épaisseur. Un des grands annonciateurs de l'inconscient freudien.
Livre de Friedrich Nietzsche (1882)
Nietzsche achève ce mouvement non-cartésien qui démarre avec les moralistes français. Il accomplit dans le même temps la critique la plus féroce et la plus forte envers le cogito. Chez Nietzsche, la psychologie occupe la place de la métaphysique chez Descartes. Le soupçon envers la pensée, la vérité, l'objectivité atteint l'un des sommets dans l'histoire des idées.
Livre de Karl Marx (1867)
Philosophe du soupçon, comme on l'a dit, avec Nietzsche et Freud, Marx aura au moins montré (ou rappelé) qu'il n'y a pas d'esprit pur, mais des individus situés dans un réseau social et économique déterminé. Le sujet n'est pas causa sui, mais un produit comme un autre de la société.
Livre de Sigmund Freud (1916)
Rompant avec le conscientialisme de la pensée européenne classique, de Descartes à Kant. Après Freud, l'homme occidental a sans doute hérité d'une conception de l'esprit devenue non-cartésienne.
Livre de Gaston Bachelard (1934)
En particulier pour l'important dernier chapitre : l'épistémologie non-cartésienne, bréviaire de toutes les modernes épistémologies "complexes" (à tort et à travers).
Livre de Martin Heidegger (1927)
L'homme d'Heidegger n'est plus un esprit, il ne se définit plus par un cogito. La philosophie ne possède plus de fondements inébranlables et premiers. Heidegger partage l'idée d'une philosophie post-kantienne, post-cartésienne.
Livre de Maurice Merleau-Ponty (1945)
Incarné, en chair, en situation, morceau de nature dans l'aire de la nature, sujet social et charnel, l'homme des phénoménologues n'est plus cartésien également.
Livre de Edgar Morin (1990)
Introduction à une pensée résolument post-cartésienne (plutôt que non-cartésienne), s'appuyant sur des principes différents de la méthode de Descartes (qu'elle ne renie pas entièrement pour certains domaines d'étude). Chez Morin, le cartésianisme est vu comme une pensée plutôt mutilante, qui risque de sacrifier la complexité sur l'autel de la connaissance (trop) claire et distincte.
Livre de Edgar Morin (2008)
Application du précédent ouvrage dans les domaines de la physique, la biologie, l'anthropologie, etc. L'œuvre-somme de Morin.
Livre de Abraham A. Moles
Très proche de Morin, ce petit livre est un peu plus empirique néanmoins, et propose une même critique des dérives du cartésianisme dans sa version forte.
Livre de Thomas Samuel Kuhn (2008)
Les avancées scientifiques ne dépendent pas seulement des réussites d'une méthode, et ne répondent pas seulement aux exigences (prétendues universelles) de vérité et d'objectivité. Par ces deux énoncés, Kuhn propose une autre vision de l'histoire des sciences.
Livre de Jean-François Revel (1998)
Sous la forme d'un pamphlet, Revel signe néanmoins une critique intelligente (à mon sens, mais c'est contestable bien sûr) de Descartes, sous l'égide de Pascal (dont il reprend la célèbre pensée pour titre). Il est l'un des seuls à l'avoir fait, il faut donc en profiter.
Livre de Milan Kundera (1986)
Ne serait-ce que pour le premier chapitre, où il oppose Cervantès à Descartes. Une très belle réflexion. Le roman étant selon lui en Europe le grand genre intellectuel qui explorera ce que le couple Galilée-Descartes a laissé de côté. Une réponse à Husserl magnifique.
Livre de Stefan Amsterdamski (1990)
Morin prend la parole ; on lui préfèrera tout de même René Thom, qui vient défendre la place du déterminisme en science, et la méthode cartésienne. D'autres contributeurs réagissent, pour un débat très intéressant.
Livre de G. Pessis-Pasternak (1993)
Interviews de grands scientifiques contemporains sur les thèmes du déterminisme et de la complexité.
Livre de Theodor W. Adorno (2005)
Retrouver ce que la philosophie a le plus souvent délaissé : le "domaine du petit".
Livre de Theodor W. Adorno
En particulier pour son premier chapitre sur le genre de l'essai. Il le démarque point par point, avec une grande intelligence, de la méthode cartésienne. Un exposé brillant.
Livre de Gilles Deleuze
Deleuze est souvent considéré comme non platonicien, et post-cartésien. Je mets les Pourparlers, qui sont l'un des rares livres de lui que j'aie pu lire, les autres m'ayant toujours apparus trop difficiles...
Livre de Henri Bergson (2003)
Ce qui manque à la philosophie, selon Bergson : de prendre en charge le mouvement, la dynamique (le "mouvant"), de revenir vers le concret, le sensible, d'être plus précise, d'être moins systématique. Une perspective enrichissante et toujours actuelle.
Livre de François Jullien (2009)
La plupart des livres de François Jullien mériterait une place ici. Mais Les transformations silencieuses en sont une très bonne porte d'entrée. Pour Jullien, la philosophie européenne a été guidée par l'idée que ce qui est déterminé et clair est le vrai, le reste relevant de la littérature (autrement dit : n'est pas digne de philosophie). Une très bonne déconstruction, qui passe par la Chine.
Livre de Vladimir Jankélévitch (1981)
Bien entendu, Le Je ne sais quoi de Jankélévitch, dont le style est parfois magnifique. Le je ne sais quoi, c'est précisément ce qui reste d'indéfinissable après l'analyse cartésienne - et cependant si important. Les limites du clair et du distinct.
Nody - Il y a 109 jours
@Aurea Merci beaucoup :)
Aurea - Il y a 109 jours
De rien; c'est de la belle ouvrage^^
reno - Il y a 82 jours
J'étais passé à côté, très belle liste !!
Aurea - Il y a 82 jours
Nody est un maître en la matière..
Nody - Il y a 74 jours
Tu me fais rougir Auréa ;)
Mais merci beaucoup Reno ! Et Auréa, bien sûr :D