Et bonne année !

Avis sur 歳時記

Avatar T. Wazoo
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Peut-on être trop conceptuel ? À vos crayons, vous avez 1 heure 13 minutes et 12 secondes : la durée exacte de Saijiki, album structuré de manière à narrer le passage des 4 saisons du point de vue du Mont Fuji, avec une pochette à l'effigie du Mont Fuji, de la part d'un groupe nommé 3776 en référence à la hauteur du Mont Fuji. Y a comme un pattern non ? Et quand je dis 4 saisons, je veux bien dire 4 saisons, 12 mois, 52 semaines, 365 jours et 4380 transitions zodiacales. Si je compte, c'est parce que sur Saijiki on compte aussi : chaque seconde est comptée à voix haute par Chiyono Ide (la chanteuse et seule vocaliste sur cet album puissamment overdubé) sous la forme d'un signe du zodiaque ; au bout de 12 secondes/signes du zodiaque une nouvelle voix annonce le changement de jour. Au bout de 360, 372 ou même 348 secondes (en février) on passe au mois et à la piste suivante. Si vous m'avez suivi, vous comprenez qu'on se retrouve ainsi avec 12 morceaux d'une durée totale de 4380 secondes méticuleusement comptées à voix haute. Ah, et la démarche ne serait pas complète si j'oubliais de mentionner que chaque mois/piste est joué selon une clef différente. Comme vous le savez bien, une gamme occidentale est composée de 12 demi-tons, et une année de 12 mois. Ça tombe bien ! Un demi-ton par piste, de Fa à Mi#. Et enfin, point final à ma présentation factuelle, chaque piste a aussi sa propre signature rythmique selon le numéro du mois (3/4, 4/4, 5/4, 7/8, 9/8...).

Alors je vous pose à nouveau la question : Peut-on être trop conceptuel ?

Après tout, ça ne mène pas toujours au désastre, loin de là. La contrainte est mère de créativité, et certains ont besoin de se mettre des contraintes effarantes pour aller chercher en eux une créativité proportionnellement effarante. Par exemple, vous connaissez Stephen Merritt, des Magnetic Fields ? Un triple album avec 69 chansons d'amour, un autre avec une chanson pour chaque année que Stephen a passé sur terre, et même un avec tous les titres qui commencent par la lettre "i"... Absurde, mais résultat qui en vaut la peine. J'aime à croire que le duo 3776 (Akira Ishida et Chiyono) a accouché avec Saijiki d'une bête à la hauteur de ses étranges et obsessionnelles ambitions.

Si le décompte des secondes déstabilise, voire agace au premier abord et si l'on peut prendre un certain temps avant de se synchroniser au rythme soutenu de l'album, Akira (cerveau du projet : compositeur, musicien et arrangeur) a eu l'intelligence de savoir assouplir dans les faits un concept à première vue rigide et millimétré. En réalité, ce qu'on a dans les oreilles est une collection d'anciens morceaux revisités et d'inédits - avec le style habituel de 3776, c'est à dire des chansons pop habillées de guitares jangle, de rythmiques funkies et d'influences dub et électroniques diverses. En plus de ça, on retrouve dans Saijiki des comptines pour enfants, des chants traditionnels, des airs classiques et divers bruitages de saison (grenouilles en mars, cigales en juillet, chants d'oiseaux délicats en septembre, grelots à l'approche de Noël) qui s'enchaînent avec une fluidité confondante qui rappelle davantage un DJ-mix qu'un album au sens traditionnel, chacune des 12 pistes étant un agglomérat de différentes chansons. N'ayez crainte, pour peu qu'on ne lâche pas l'affaire après deux pistes, les 73 minutes annoncées paraissent presque trop courtes, tant la musique de Saijiki devient de plus en plus catchy à mesure que l'album progresse sans faiblir. Et quant au décompte, il est géré avec beaucoup de goût et de subtilité, ressortant dans le mix lors des phases de transitions et se faisant beaucoup plus discrets lorsque les chansons pop sont à l'honneur, devenant alors comme un lointain jeu d'enfants piaillé joyeusement à quelques rues de là.

L'expérience Saijiki est d'une cohésion à toute épreuve, riche en climax euphoriques comme en moments d'apesanteur lorsqu'il s'agit de faire redescendre la pression, et traversé de références saisonnières allant du "Clair de Lune" de Debussy suivi de la "Sonate au clair de lune" de Beethoven en septembre (ainsi que du chant traditionnel "Usagi Usagi" qui célèbre le lapin sur la lune) à "l'Ode à la joie" au début de janvier ainsi que lorsque les fêtes de fin d'année viennent pointer le bout du nez en fin de cycle, en passant par les chants "Sakura Sakura" pour l'éclosion des fleurs de cerisier en fin mars/début avril et d'autres que je ne reconnais sans doute pas. Le premier album de 3776 était aussi fortement conceptuel avec sa durée de 3776 secondes et ses chansons narrant cette fois une ascension du grand Fuji, et aussi très réussi ; mais le concept donnait l'impression d'être un prétexte. Celui de Saijiki l'est aussi hein, un bon gros gimmick des familles mais... pas que. On en trouve vraiment les résonances dans la musique, par l'ajout de certaines teintes instrumentales et autres effets magiques/alchimiques. Un concept qui donne naissance à une structure unique en son genre. Un gimmick devenu tremplin vers la transcendance, si vous me permettez l'emphase.

Même après des dizaines d'écoutes et des milliers de caractères rédigés pour en faire l'éloge, le succès artistique de Saijiki me laisse encore baba.
C'est quand même ouf, on parle d'un projet idol avec une ambition démesurée, une exécution millimetrée par une chanteuse qui fait elle même toutes les voix (Dieu sait qu'il y en a un paquet) et qui a maintenant 18 ans (13 au début du groupe). Excusez mon exotisme coupable, mais y a vraiment qu'au Japon qu'un projet comme ça peut non seulement voir le jour, mais en plus accoucher d'un sommet (haut de 3776 mètres) de la pop contemporaine. Et encore, je dis pop pour me faciliter la tâche, mais les facettes de 3776 sont multiples. Franchement, on irait bien planter sa tente au pied du Mt Fuji dans l'espoir d'y croiser Chiyono en train de danser et chanter comme elle le fait parfois.

En hommage à un album où rien n'est laissé au hasard, j'ai souhaité publier cette chronique aujourd'hui, le 31 décembre, environ 31.536.000 secondes depuis le 1er janvier dernier, pour souhaiter à la joyeuse et hétéroclite peuplade des internets une bonne année !

Chronique provenant de XSilence

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