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Hate to say "Hate to say I told you so"

Avis sur ★

Avatar Krokodebil
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Il m'aura fallu un bon moment pour accuser le coup et me mettre à l'écriture sur le dernier et ultime album studio que nous aura offert David Bowie. Je crois que comme un peu tout le monde, je me suis pris sa mort en pleine poire au réveil, et ça m'a pas vraiment fait du bien, d'autant que je n'avais eu le temps d'écouter le disque qu'une fois de son vivant, et que sans trop savoir comment vous expliquer ça, je n'arrête pas de buter sur ce détail, et sur mille autres. Qu'on le veuille ou non, son décès est d'ores et déjà un des moments marquants de l'année à venir, et suivant le degré de familiarité que vous avez avec son univers et sa discographie, ce peut être aussi un moment important de votre vie, de ceux qui ont tendance à cristalliser autour d'eux les micro-souvenirs des choses les plus superflues. Je vais donc me lancer dans une critique un peu bizarre du disque, en forme de frise chronologique. Un hommage comme un autre.

20 novembre 2015 : la planète découvre, médusée, le premier single et chanson-titre du futur album de David Bowie, le tout accompagné d'un clip incroyable et mystérieux. Les médias s'emballent sur le disque à paraître, entre pure spéculation et infos réelles au compte-goutte. Rapidement on a une date de sortie, le 8 janvier, soit le jour de l'anniversaire du chanteur.

Semaine du 20 novembre : on en apprend tous les jours un peu plus sur le disque. Une pochette, le symbole ★ en guise de titre officiel, et la présence de « Lazarus », une chanson qui figure sur le musical que dirige Bowie à Broadway avec Michael C. Hall dans le rôle-titre adapté de The Man Who Fell From Earth, film culte de Nicolas Roeg sorti en 1976 et dans lequel jouait Bowie. Puis on apprend qu'il y aura aussi des versions retravaillées de deux morceaux déjà publiés : « T'is a Pity She Was a Whore », dont le titre vient d'une pièce élisabéthaine géniale et incestueuse et « Sue (Or in a Season of a Crime) ». Les influences citées pour le disque donnent l'eau à la bouche : krautrock, jazz contemporain new-yorkais et Kendrick Lamar.

17 décembre : publication du deuxième single, « Lazarus », la chanson interpèle par son ambiance funèbre et très touchante.

Fin décembre 2015 : l'album leake sur internet. Curieusement, peu de fans se ruent dessus, tous préférant attendre le vinyle qu'ils ont déjà commandé de toute façon. C'est mon cas.

7 janvier 2016 : je reçois un SMS m'avertissant que le disque est déjà disponible, soit un jour plus tôt que prévu. Je le récupère dans la foulée et l'ouvre le soir, mais il est abîmé. Je dois attendre. Le clip de « Lazarus » sort dans la soirée, je ne le regarde pas immédiatement.

8 janvier 2016 : le disque est officiellement sorti, je le ramène pour un échange et le soir venu je l'écoute. Ma platine déconne sur la face B, le son est désagréable, je ressors frustré de l'écoute mais l'album me paraît déjà grand, quoique terriblement poignant voire déprimant. Je me rabats sur le clip de « Lazarus » et je suis frappé par le côté mortifère qui s'en dégage. Je fais pars de mon inquiétude, sans doute irrationnelle, sur les réseaux sociaux : Bowie nous ferait-il une Romain Gary ?

10 janvier 2016 : je discute en soirée du disque avec des amis, je finis en after très arrosé chez l'un d'entre eux. Quelque part durant cette journée, David Bowie meurt paisiblement entouré de ses proches après avoir combattu un cancer en secret pendant 18 mois.

11 janvier 2016 : au petit matin, je libère dans une rue du vieux Lyon mon estomac de l'excédent de rhum qui l'encombrait et rentre me coucher dans un drôle d'état. Vers midi, j'émerge, toujours dans un drôle d'état et découvre que mon téléphone est saturé de messages disant tous la même chose « David Bowie est mort. » Sur le coup, j'accuse la gueule de bois de me faire une bien mauvaise blague, mais la télé vite allumée et tout internet me confirment l'horrible nouvelle. Hébété, je passe la matinée à décuver au son de quelques classiques du maître. Je regarde des documentaires que j'avais sous le coude, je suis un peu prostré.

Et puis je me rappelle que je n'ai écouté l'album qu'une fois. Que je l'avais vu venir, d'une certaine manière. Je savais qu'il y avait un truc louche. Et je me trouve parfaitement horrible et déplacé de ne pas pouvoir m'empêcher d'y penser. Je regarde la platine, le disque. Une envie morbide me prend et je me lance dans une réécoute minutieuse de l'album.

Forcément, l'aspect mortifère et spectral qui m'avait déjà frappé me saute encore plus aux yeux, m'obsède, oblitère les autres qualités de l'album. « Blackstar », qui ouvre le disque, reste la chanson puissante et fascinante qu'elle a été depuis bientôt deux mois. Mais son texte et son clip s'éclairent soudain d'autres significations que je n'avais pas perçues. Pas de nouveau personnage, pas de nouvel univers, juste un immense artiste qui avait tout planifié pour quitter le nôtre. La première partie est un envoûtement total, les beats électro qui jaillissent sont des merveilles, et l'irruption du saxo affûte mes sens. Plus loin, impossible de retenir mes larmes sur « Lazarus ». Ce salaud avait décidément tout calculé, mais quelle intelligence de faire ça comme il l'a fait. Et quelle classe de ne pas finir l'album de façon un peu trop appuyée sur ce morceau mais de lui préférer le très aérien et tout aussi poignant « I Can't Give Everything Away » (la toute dernière chanson du tout dernier album de Bowie, et elle s'appelle comme ça... je n'en reviens toujours pas).

Et puis, d'un seul coup, un truc me saute aux yeux, ou plutôt aux oreilles. Ce disque est un jumeau, ou un fils caché de « Station to Station ». Même structure, même goût pour l'hybridation des genres, pour l'expérimentation sans pour autant virer à l'ambient de la trilogie berlinoise. Les deux albums commencent par une chanson complexe de dix minutes qui flirte avec les influences de rock teuton, les deux albums se finissent par un titre très élégiaque et bouleversant. Les deux disques enfin trahissent une soif inextinguible de création, de nouveauté, de réinvention musicale. Et puis Bowie qui porte la tenue de « Station to Station » dans le clip de « Lazarus », juste avant de retourner dans son sinistre, prophétique placard... Un frisson me parcourt et le diamant se relève. Je ne réécouterai pas l'album avant quelques jours, histoire de digérer tout ça.

Les jours suivants sont marqués par un retour aux albums marquants de Bowie, à mes morceaux de chevet, et par la découverte tardive de quelques opus que je ne connaissais pas. En écoutant le sous-estimé « Earthling » (1997), je m'aperçois que celui-ci aussi partage des traits communs avec ★. Après tout, le jazz moderne y côtoie une électro sombre et mâtinée de rythmiques complexes qui rappellent la drum'n'bass avec laquelle Bowie a joué sur son album de 1997. La présence de James Murphy sur la face B n'est pas non plus anodine, et le batteur Mark Guiliana fait des prouesses merveilleuses sur tout le disque, en se calant sur ces rythmiques étonnantes, en particulier sur « Sue » et « Girl Loves Me », deux morceaux hybrides où les saillies électroniques colorent la musique d'une tonalité assez surprenante. De manière générale, si ★ peut aisément être considéré comme un des tous meilleurs albums du chanteur, il se fait un peu voler la vedette par ses musiciens, qu'il a dégoté dans divers ensembles de jazz new-yorkais. Le saxophoniste Donny McCaslin, présent tout au long de l'album qu'il abreuve de ses semi-improvisations jazzy flirtant facilement avec la dissonance, à la manière d'un Ornette Coleman ou d'un Colin Stetson, et qui prend aussi la flûte sur la fin de « Blackstar ». Mais aussi la fabuleuse section rythmique composée par le bassiste Tim Lefebvre et le batteur Mark Guiliana, le premier nous cajolant d'un son rond et suave qui apporte vie et groove à des ambiances souvent oppressantes, le second matraquant ses fûts avec une dextérité admirable, et livrant des prestations proprement ahurissantes sur « Sue » (ces breaks ! Cette montée à la basse vrombissante !) et « Girl Loves Me ». Pour une fois dans la carrière de l'artiste, il donne l'impression de s'effacer derrière ses musiciens, de faire communion avec eux. Cet album, ce n'est pas que le sien, c'est aussi le leur, suprême élégance lorsque l'on sait que lui se savait condamné, mais pas eux. Une sorte de relai qu'il passe de façon discrète à la génération suivante. Ce qui ne l'empêche pas de livrer des prestations vocales habitées ("Blackstar"), poignantes ("Lazarus", "Dollar Days", "I Can't Give Everything Away") ou foutrement originales ("T'is a Pity She Was a Whore", "Girl Loves Me").

Il faudra encore probablement du temps et des écoutes pour découvrir toutes les subtilités que recèle ce disque et prendre du recul par rapport à la mort de son créateur, mais il est déjà tout à fait possible de percevoir à quel point ce disque est important et réussi. Rarement Bowie aura su être aussi concis et constant dans la qualité sur la durée d'un album, sans temps morts et sans fausses notes, mais aussi sans longueurs. Cela faisait bien une trentaine d'années qu'on ne l'avait pas connu à tel niveau, malgré de très beaux disques dans les années 90 et un bon album il y a deux ans (qui paraît bien timide aujourd'hui). On a depuis appris que, profitant d'un semblant de rémission et pensant bénéficier d'un sursis, Bowie avait mis en chantier un autre album pour succéder à ★. Cinq démos existent ou ont existé, mais il est permis de douter que l'artiste ait laissé derrière lui beaucoup de traces de son travail inachevé. Cet album qui ne verra jamais le jour est du domaine de nos fantasmes, mais si l'on veut du concret, David Bowie aura achevé sa carrière et son existence en grande pompe, avec un album sublime et profond. La grande classe, jusqu'au bout.

Egalement publié sur oceanofnoise.fr

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