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★ par Skipper Mike

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Pionnier du rock par excellence, toujours en quête d’explorations, de mélanges des genres et de dépassement des carcans artistiques, David Bowie avait néanmoins mis fin à ses brusques changements d’univers musicaux à partir de ‘Hours…’ en 1999, suivi par des albums toujours bons mais plus classiques et plus FM. Peut-être conscient de son manque d’inspiration, il avait même entrepris une pause de dix ans s’achevant avec The Next Day, album très réussi, assez varié pour revenir sur de nombreux aspects de sa carrière, mais malgré tout dans la même veine musicale que ses quelques prédécesseurs.

Alors qu’il devenait envisageable que le chanteur ne parviendrait décidément plus à se renouveler radicalement comme il était capable de le faire lors de ses grandes années, l’annonce de la sortie de ★, nouvel album enregistré avec un groupe de jazz, avec un titre anglais (Blackstar) uniquement matérialisé sous la forme d’un pictogramme et pour la première fois une pochette ne représentant pas Bowie, laissait finalement présager un retour à quelque chose de plus audacieux, et pour la première fois depuis Earthling l’immersion dans un genre qu’il n’avait pas encore exploré. Quant au nombre de chansons et à la durée de l’album, ils faisaient immédiatement penser à Station To Station, autre œuvre construite autour d’un morceau introductif de longueur disproportionnée suivi par quelques titres seulement. Restait à savoir si les attentes seraient effectivement comblées.

À l’écoute, force est de constater que ★ ne partage pas seulement la structure de Station To Station, mais également son ambition : s’il était attendu que l’artiste n’essayerait pas de faire du jazz classique mais chercherait à le détourner, à la manière de Lou Reed dans The Bells, la façon dont il le fait est plus surprenante, dans le sens où il semble radicalement dévier le genre, transformant une musique chaleureuse en un ensemble de sonorités froides et mortifères. Ce projet est donc très similaire à celui qu’il menait en enregistrant son chef-d’œuvre de 1976 ; à cette époque, c’est le funk et la soul, genres qu’il avait abordés de façon plus classique sur Young Americans, qu’il dépouillait de leur caractère festif pour les dénaturer au prisme d’une noirceur oppressante et de références à Aleister Crowley.

Le morceau titre est donc une longue suite où s’entremêlent rythmes jazzy et sonorités orientalisantes accompagnant la psalmodie d’un Bowie plus que jamais proche d’un prédicateur. La batterie y est particulièrement impressionnante, rythmant la chanson tout du long comme si elle était programmée et y intégrant ainsi une atmosphère électro. Surtout, le chanteur fait des merveilles en cessant soudainement de scander les paroles pour retrouver un bref instant la candeur de ses débuts, avec un couplet sous influence Space Oddity, suivi par des inflexions soul et enfin un retour à la psalmodie introductrice, cette fois-ci accompagnée de claviers initiant un crescendo. Depuis combien d’années David Bowie n’avait-il pas été aussi ambitieux ?

« ‘Tis A Pity She Was A Whore », la chanson suivante, avait déjà été enregistrée auparavant dans une version encore plus radicale et expérimentale, mais cette nouvelle interprétation, même si légèrement inférieure, n’a pas à rougir de son aînée. La batterie est encore une fois superbe, de même que les couches successives d’instruments formant une sorte de chaos bruitiste d’où surnage la voix du chanteur, lui aussi impressionnant tant il semble y investir tout son souffle.

« Lazarus » est plus tranquille, presque mélancolique, mais d’une égale noirceur. Les paroles macabres, le crescendo qui s’installe, les dissonances qui éclatent régulièrement et surtout le chant d’un Bowie s’imprégnant peu à peu de lyrisme en font un des moments les plus touchants de l’album en même temps qu’un de ses sommets.

« Sue (Or In A Season Of Crime) », comme « ‘Tis A Pity She Was A Whore », est une réinterprétation d’une chanson déjà enregistrée auparavant. La différence avec l’originale est assez notable : si cette dernière était sans doute plus séduisante, elle relevait d’un jazz plus classique qui est ici pratiquement éliminé pour obtenir une relecture rock. Le jazz lui seyait sans doute plus mais la voix du chanteur, cette fois encore sous forme de psalmodie, est toujours aussi belle et particulière, tandis que l’atmosphère de la seconde version s’intègre peut-être mieux au sein de l’album.

La suite est tout simplement sidérante avec un « Girl Loves Me » convoquant les grandes heures de la trilogie berlinoise : Bowie sait que la beauté des paroles naît avant tout de la manière dont les mots sonnent entre eux, plutôt que de leur signification. Ainsi, de la même façon qu’il préférait inventer son propre langage sur « Warszawa », il ressuscite ici un argot oublié qui semble parfaitement vivant dans sa bouche, alors qu’il alterne entre les tonalités jusqu’à réutiliser la voix fantomatique qui était la sienne sur « Subterraneans ». Magnifique.

Après cinq chansons en grande partie expérimentales, Bowie préfère tout de même terminer l’album de façon plus classique, avec deux ballades très accessibles. Tout d’abord, la poignante « Dollar Days », où il adopte une voix d’apparence juvénile (d’apparence car c’est plutôt sur ses dernières œuvres qu’il a utilisé ce registre), puis par « I Can’t Give Anything Away », peut-être la chanson la plus apaisée de l’album. De par ses sonorités, cette dernière rappelle beaucoup Black Tie White Noise, qui était loin d’être une des plus grandes réussites de l’artiste, mais l’effet produit est ici beaucoup plus séduisant car d’allure plus honnête, et s’érige comme une jolie conclusion à l’album, la voie de sortie idéale pour une œuvre imprégnée tout du long par une ambiance occulte.

Comment alors ne pas être enthousiaste à la fin de l’écoute en pensant au tour que peut prendre la carrière de David Bowie ? Cela fait des années qu’il n’avait pas été aussi ambitieux et radical et ★ s’inscrit comme le digne successeur de ses grands albums des années 70, en tout cas plus cohérent à leur égard que tout ce qu’il a pu faire depuis. Nul doute après cela que, si l’artiste parvenait à continuer à alimenter son inspiration et à maintenir un bon rythme de production, un nouvel âge d’or serait envisageable. Il n’aura malheureusement laissé à peine plus de deux jours avant de briser ces espérances, s'en allant au terme d'un pic de créativité...

Forcément, la grille de lecture de ★ s’en trouve bouleversée et les nombreuses références funèbres qui le parcourent prennent une nouvelle importance. Bowie aurait-il enregistré un album testament de façon tout à fait consciente ? Aux vers « Here I am / Not quite dying » qui ouvraient le refrain de « The Next Day » succède après tout la plainte répétée « I’m dying » sur « Dollar Days ». Quoi qu’il en soit, cette œuvre referme sa discographie d’une très belle manière – dans l’attente éventuelle de sorties posthumes, ce qui est possible tant l’artiste a égrené sa carrière de chansons hors albums pouvant donner lieu à des compilations et que les sessions du dernier auraient donné naissance au double de morceaux – et restera dans les mémoires comme une preuve de la vitalité artistique d’un des plus grands génies du rock, même au seuil de la mort.

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