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La Parade de La Ville Noire

Avis sur Black City Parade

Avatar Franck Lalieux
Critique publiée par le

Après des mois d’attente fébrile pour les fans du groupe, le 12ème album studio d’Indochine est enfin disponible depuis hier, 11 février. Bien spoilé par le streaming gratuit d’iTunes mais qu’importe, tout le monde se ruera sur le disque, et pour preuve, il est numéro 1 des ventes à peu près partout. Quelques années auparavant, on aurait appelé ça une revanche, aujourd’hui c’est presque normal pour le groupe.
Ce nouvel album comporte 13 titres précédés d’une intro, et 3 titres bonus sur un 2ème disque, dans l’édition collector.
Pour l’écriture et l’enregistrement, le groupe a pas mal voyagé, entre Paris, Berlin, Bruxelles, New York et Tokyo, et il en ressort un album plus urbain que précédemment, que ce soit dans certains sons plus froids et synthétiques, que dans les textes de Nicola, à la fois contemplateur des paradoxes d’une grande ville mais aussi acteur quand les sentiments sont en jeu. La Ville Noire représente ici une ville non identifiée, mais c'est finalement un peu toutes les grandes villes assemblées en un gigantesque puzzle urbain, comme en atteste la pochette du disque qui représente un collage de plusieurs grandes cités (Tokyo, Berlin...). Ca permet de définir un univers qui devient le terrain de jeu du chanteur/parolier, et change de quartier et d’humeur au gré des morceaux. Si Traffic Girl, co-écrit avec Lescop, met en scène une de ces filles en Corée qui régule un trafic qui n’existe pas, Le Fond de l’Air est Rouge nous emmène au Quebec sur fond de mini révolution étudiante. Belfast conte une histoire d’infidélité et College Boy se glisse dans un... collège donc ou plutôt pensionnat pour garçon en se demandant comment un ado de cet âge peut vivre son homosexualité dans un cadre si hostile. Nicola a, comme à son habitude, l’art de la scénette et si l’on se souvient de son recueil de nouvelles, «Les Mauvaises Nouvelles», on imagine fort bien toutes ces petites histoires adaptées à ce format là.
Mais, si bien sûr les textes sont importants dans tout album d’Indochine, le gros morceau reste quand même la musique, composée en premier, Nicola restant inspiré par la musique pour écrire un texte.
Et cet album frappe fort, très fort.
Après Paradize et Alice & June, La République des Météors était une sorte de pause pop, moins produit, plus brut. Black City Parade, c’est un retour à... à tout en fait. Au guitares de Paradize et Alice & June, mais aussi à l’électro, aux synthés, des albums Le Péril Jaune, 3, 7000 Danses...
Et la production est éclatante, un régal pour les oreilles.
L’album, comme les deux précédents, commence par une intro, histoire de plonger l’auditeur dans l’univers. Gros son électro sur un texte de Mireille Havet extrait de son «Journal», qui dit ceci :

Nos maîtres sont morts, et nous sommes seuls. Notre génération n'est plus une génération, mais ce qui reste, le rebut et le coupon d'une génération qui promettait, hélas, plus qu'aucune autre.
Tout au monde est désaxé, tout.
Et nous, enfants gâtés nés pour le plaisir du soir, la douceur des lampes, le crépuscule qui fond les contours, nous voici en pleine apocalypse. Nous aimons tout ce qui finit et tout ce qui meurt. Voilà pourquoi, sans doute, tous nos amis sont morts. Notre faute est d'y survivre.

Ca date de 1922, mais on peut tout aussi bien s’y reconnaître maintenant. Mireille Havet était une poétesse qui avait tout, c’est à dire le verbe, le talent et les relations, pour briller et réussir. Apollinaire l’appelait «La Petite Poyétesse». Mais voilà, au sortir de la Grande Guerre, l’heure est au deuil et à la recherche du plaisir pour oublier. Elle s’enfonce dans les plaisirs de la ville et de la nuit, sans cesser de rêver à une campagne qu’elle affectionne. Elle plonge dans la drogue, l’ennui, s’oublie dans les caresses de nombreuses femmes, et n’aura jamais la force d’écrire le chef d’oeuvre qu’elle aurait dû écrire. A la place, elle laissa des journaux intimes, longtemps perdus puis redécouverts récemment, qui témoignent de sa grande force d’écriture. J’ai commencé par son journal de 1919 à 1924 (idiot que je suis alors qu’il y a toute une partie avant ça...) et ce passage là se situe en septembre/octobre 1922. Elle y parle de tous ces amis qui étaient ses anges gardiens et qu’elle a vu partir un à un, rêvant de les voir revenir, ceux qui l’encourageaient mais qui comme elle s’abandonnaient gravement à ces plaisirs de la nuit. Sur la couverture on peut lire ceci :
Aller droit à l’enfer par le chemin même qui le fait oublier.
C’est peut-être inconsciemment le thème de l’album même s’il est dit «optimiste et lumineux», cette phrase représente peut-être tout ce qu’est une ville : remplie de lumière, tentante et attirante mais dans laquelle on peut facilement s’y perdre.
Ceci n’est bien sûr qu’une interprétation de ma part..

Cette intro s’enchaîne directement avec l’un des gros morceaux de l’album, Black City Parade, du même titre, donc, que l’album.
Et là, première claque ! Un gros riff de guitare très «western moderne», des couplets sombres et synthétique jusqu’à l’explosion pop/disco/rock du refrain, c’est un morceau assez atypique dans toute la disco d’Indo. Le texte est un beau morceau dans son genre aussi, une lutte des corps devant un monde qui court à sa perte, on sent une urgence face à une apocalypse à venir. Le pont est carrément génial et achève de sortir ce morceau d’Indo des classiques de leur discographie, avec sa basse et ses guitares funky et son gros synthé qui englobe le tout.

College Boy est plus classique pour le groupe dans son approche et par son texte, mais très efficace. C’est le 3ème Sexe moderne, où Nicola se met dans la peau d’un jeune homosexuel dans un pensionnat pour garçon. Ca commence par une guitare acoustique et ça monte crescendo avec bientôt de lourds synthé-basse et un gimmick entêtant. Un morceau dont on parle beaucoup, vu le contexte actuel, mais qui fut écrit assez tôt, mai 2012, bien avant toute cette expression homophobe à coup de manifestations désolantes.

Memoria, que l’on connaît déjà, reste tout aussi planante dans sa version longue (plus de 7 minutes). Illustré d’un clip carrément inspiré par le film Drive, Nicola évoque dans ce titre un amour qu’il aurait abandonné à tort, et qu’il veut absolument retrouver. C’est touchant parce que c’est sincère.

Arrive ensuite Le Fond de l’Air est Rouge avec ses «Ouhouh» d’ouverture. C’est l’histoire de Johnny et Kelly sur fond de révolte étudiante au Quebec, survenue en avril/mai 2012. Le titre, inspiré musicalement par le rock alternatif canadien à la Arcade Fire, est une petite bombe. Des couplets dont on retient direct la mélodie pour ne plus la lâcher, qui s’envolent sur un pré-refrain qui emporte loin, loin jusqu’au refrain qui lâche tout et donne envie de sauter partout, et qui possède carrément la force d’un hymne. Sur scène ce morceau va être gigantesque.

Une chanson en allemand sur l’intro, Fruhling und Sonnenschein, utilisé dans la pièce de Pina Bausch Kontakthof, un clavier, une guitare en arpège et la superbe voix grave de Nicola. Voici Wuppertal, autre belle pièce de l’album.
Wuppertal est une ville industrielle allemande, mais c’est surtout le berceau de la célèbre chorégraphe Pina Bausch, qui s’installa dans cette ville dans les années 70 et y mourut en 2009. Le centre artistique de la danse de Wuppertal porte son nom, le Tranztheater Wuppertal, et reste une référence en matière de ballet.
Pour ce morceau Nicola s’inspire du film Les Rêves Dansants, de Anne Linsel et Rainer Hoffmann, qui est en fait un documentaire qui suit la chorégraphe Pina Bausch qui décide de monter un spectacle avec des adolescents de 14 à 18 ans qui ne sont jamais montés sur scène et n’ont jamais dansé. Enfin, ce n’est pas très juste. On suit plutôt cette classe d’adolescents et leurs répétitrices monter le spectacle de Pina Bausch, Kontakthof, avec l’intervention de cette dernière pour superviser le tout.
Plus qu’une chanson sur la danse, c’est une chanson sur l’accomplissement de soi, qui raconte comment le personnage principal du texte s’échappe de son quotidien et se découvre grâce à la danse. Même si on ne capte que dalle à la danse contemporaine, on ne peut qu’être toucher et frissonner sur les paroles et la voix tantôt grave tantôt sur les hauteurs d’un Nicola au texte très lyrique. Pour ceux qui ont vu le film, on pense direct à Joy, cette jolie blonde grande et fine, répéter en équilibre sur un fil imaginaire, le regard fixe et concentré, où encore lorsqu’elle s’adresse à la caméra, expliquant qu’elle «trouvait ça bizarre au début de se faire toucher comme ça...». Nicola se fait encore le réceptacle vibrant d’émotions fortes, et qu’il retranscrit par la grâce et l’apparente simplicité de son texte.
Ca commence comme une balade, voix tantôt grave tantôt aiguë et touchante, supportée par des choeurs aériens. Puis, au moment où l’on attend un hypothétique refrain, on est cueilli par une sorte de symphonie déglinguée, batterie martiale et piano limite dissonant, et les «Oooooh» de Nicola que l’on imagine déjà repris par tout le monde en concert. Ce morceau est un joyau lumineux à compter parmi les pépites de toute la carrière du groupe.
La suite est plus légère avec Le Messie, texte très second degré qui attend l’arrivée d’un nouveau Messie (comme un sexe droit/il viendra). Le refrain est plutôt anecdotique pour le coup. Mais le morceau vaut surtout pour son texte, assez drôle dans son genre, qui a envie de croire à la venue d’un Messie, qu’on dit ceci qu’on dit cela mais qui n’est pas encore venu.
Belfast est assez surprenante même quand on connaît l’habitude du groupe pour les morceaux electro-rock. Les couplets sont posés sur des nappes de synthé tandis que les refrains font très «Dance» et sont supportés par les guitares électriques. Pour ce morceau, Nicola puise ses références chez Silvia Plath et son recueil de poèmes Ariel, parut en 1965, soit 2 ans après la mort de son auteure. L’intro comporte d’ailleurs un passage du poème Ariel dans sa langue d’origine. Je ne vais pas m’éterniser dessus, car je ne l’ai pas lu. Mais on note dans les poèmes de Silvia Plath une relation avec la mort, une sorte d’appel vers la mort (elle se suicidera dans sa cuisine, par le gaz de la gasinière). Dans ce texte, point d’appel à la mort de la part de Nicola, mais j’y interprète une attirance fatale à l’infidélité, une sorte de mort finalement puisque ça sonnerait la mort d’un couple : Et l’amante qui revient/Et l’absent du matin/Et le vent qui me tient/Infidèle de mon sang ...

A ce niveau de ma petite chronique, je découvre horrifié que je suis en train de faire des mini analyses (peut-être foireuses d’ailleurs...) de chaque morceau ! Ca risque d’être un poil longuet, même pour le plus courageux de mes lecteurs.
Aussi vais-je accélérer en citant Thea Sonata, une jolie pop-song qui commence doucement pour s’accélérer vers la fin. Au niveau du texte, quand on sait que Thea est le prénom de la fille de Nicola, c’est une chanson touchante d’un père qui essaye de consoler sa fille, peut-être après une déception amoureuse ?
Anyway est dans la lignée de Memoria, chanson sur un amour disparu que l’on voudrait revoir et garder pour l’éternité, balade rafraichissante avec ses choeurs très Elfmanien...
Nous Demain nous emmène en voiture, et elle nous emmène très loin, elle fait un beau combo avec Belfast dans le genre électro-rock qu’on croirait tout droit sortie de chez le groupe belge Vive La Fête, par exemple !
Kill Nico est un peu un mystère pour moi, j’ai l’impression que Nicola chante une certaine solitude, reprenant l’image du cow-boy solitaire qui disparait à l’horizon. Et ses refrains : Mais qui veut tuer le chanteur/Mais qui en veut au chanteur l’isolent encore plus. Un texte sûrement très personnel, mais peut-être est-ce surtout un délire de sa part, surtout que le morceau est très pop-rock, le plus organique peut-être de l’album.
Europane ou Le Dernier Bal est une très belle conclusion, très mélodieuse avec ses guitares et son piano, un texte à la fois pessimiste avec ce regard sur nos vies parfois futiles mais qui pose aussi une certaine lumière dessus, une façon de dire «Vivons fort mais ne soyons pas dupes».

Pour les morceaux bonus, Salomé est une belle pièce synth-pop dansante, tandis que The Lovers est une splendide balade piano-voix offerte au groupe par Tom Smith, leader du groupe Editors.
Pour finir Trashmen est une instrumentale décapante, sorte de Glory Hole (en bonus sur l’album Paradize) version 2.0, très électro-indus.

Je crois que le résultat et la conclusion de cette chronique, c’est que, oui, j’ai largement aimé ce nouvel album d’Indochine. Pour la diversité des sons, pour la réalisation et le mixage splendides, et bien sûr pour les textes de Nicola.
J’aimerais revenir une dernière fois dessus, car j’ai l’impression que subsiste encore une certaine injustice vis à vis de son écriture.
Je crois que Nicola Sirkis, plus qu’un simple «parolier», est devenu un vrai poète des temps modernes. Il sont beaucoup à lui reprocher des textes approximatifs, ou des paroles incompréhensibles (je parle du sens). Même de vrais fans du groupe s’en prennent parfois à lui sur ce terrain là. Je crois plutôt que Nicola est un poète à la Rimbaud, «moderne» et «voyant». Il suffit de s’attarder dessus, il parle beaucoup par images, n’hésite pas à casser la syntaxe pour faire sonner les mots, ne se limite pas à une structure. Par dessus tout, si ses textes semblent simplistes au premier abord et naïfs, je pense au contraire qu’il est quasiment impossible d’en aborder toutes les subtilités et tous les détails, pour la simple et bonne raison que Nicola Sirkis est une vraie éponge absorbante. Il suffit de l’écouter parler de ses références, pour peu qu’un journaliste lui pose les bonnes questions, pour s’apercevoir que c’est quand même un mec très, très cultivé, qui cite aussi bien de la littérature, que des artistes peintres ou sculpteurs, où bien des cinéastes et même des chorégraphes de danse contemporaine. Il a en permanence un carnet noir et note ses idées dès qu’elles lui viennent, que ce soit provoquées par un tableau, un film, un livre etc...
Aussi il est donc très difficile de savoir à quoi fait référence telle phrase où telle métaphore. On s’arrête tous au sens global, ou au sentiment général d’une chanson d’Indochine. Mais pouvoir creuser plus loin, c’est le plus intéressant dans les textes de Nicola, aussi c’est un régal quand il commence à livrer ses références, on commence à obtenir les clefs de certains textes. C’est peut-être cela que voulait dire un chroniqueur du Grand Journal, ou Michel Denisot lui-même je ne sais plus, lorsqu’il parlait, à l’enregistrement d’hier, de «rock littéraire».
S’intéresser aux textes d’Indochine, c’est comme commencer un jeu de piste. Moi-même grâce à eux, j’ai découvert les livres de Salinger, les journaux de Mireille Havet, Silvia Plath, des peintres comme Mark Ryden, les films de Chris Marker ou de Peter Watkins et j’en passe... Tout ça mélangé forme un univers singulier, absorbé par la personnalité et l’écriture de Nicola Sirkis. Ce n’est pas un collage de tout ça, non, ce serait trop facile. C’est absorbé, digéré, ça le nourrit et il en sort ses propres textes à lui. Je pense qu’il est bon de s’en rappeler, quand on veut parler de textes «naïfs» ou bien «simplistes».

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