Parfums exotiques

Avis sur Blade Runner (OST)

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À tout seigneur, tout honneur. Pour ma première critique d’une B.O j'ai décidé de m'attaquer à celle que je considère comme la plus belle que j'ai jamais entendue : Blade Runner, par Vangelis.

De grands mots, mais très honnêtement je n'arrive pas à songer à une autre bande-son qui soit aussi riche, aussi évocatrice, aussi émotionnelle, et qui accompagne aussi bien son film tout en ne perdant aucune de ses qualités lorsqu'écoutée indépendamment de celui-ci. Certaines B.O ne peuvent survivre toutes seules (Celle d'À la poursuite d'Octobre Rouge par Basil Poledouris, par exemple) tandis que d'autres sont bien meilleures que le film qu'elles accompagnent (les épisodes I et II de Star Wars par John Williams, notamment), mais Blade Runner brille de mille feux dans les deux catégories.

Auréolé du succès de son travail sur Les Chariots de Feu, Vangelis était un choix évident pour le réalisateur Ridley Scott : pionnier de la musique électronique, le Grec n'a pas son pareil pour mélanger les genres et les inspirations tout en conférant à chacune de ses compositions une touche unique et personnelle. De fait, la bande originale de Blade Runner est tout à la fois passéiste et futuriste.

Cette dualité est apparente dès le générique d'ouverture du film, lorsqu'à la simulation du son des tambours s'ensuit celle des flûtes jouant le thème principal du film, mélancolique au possible. Leur cri langoureux et romantique se transforme alors en plainte, murmure de la naissance d'un monde mourant, et tandis que le texte d'introduction apparait à l'écran, une sorte de tocsin électronique se fait entendre, encore faible et timide. Ce n'est bien sûr qu'un prélude, brutalement interrompu par un gong sentencieux, tout droit sorti d'un monastère tibétain. Ça y est, nous avons votre attention, vous êtes prêt ? Alors voici le plan d'ouverture le plus sublime de l'histoire du cinéma, ce plan large sur les lumières nocturnes de la ville, révélées par l'explosion des flammes, dans un concert de sons cristallins et enchantés. Rêve, cauchemar, un peu des deux : à vous de décider.

Puis le tambour revient parachever notre choc, éminemment zarathoustrien – les feux éternels que les effets spéciaux de Douglas Trumbull font brûler devant nos yeux sont ceux du temple narré par Alexandre Dumas puis mis en musique par Richard Strauss. La référence est subtile, jamais Vangelis ne vous assommera avec son érudition. Maintenant qu'il s'est assuré votre conquête, il est déjà trop occupé à vous faire tournoyer avec les voitures volantes via son thème principal, qu'il reprend au synthétiseur. Exit les gongs et triangles, bienvenue dans le monde du futur, un monde glauque où tout est artificiel et où la population de Los Angeles est essentiellement asiatique, d'où les chants en chinois et l'usage de percussions thaïlandaises et flûtes arabes.

Vangelis semble avoir le pouvoir de littéralement transformer en musique les mots du roman de Philip K. Dick. Toute bonne science-fiction ne saurait reposer uniquement sur un univers visuel propre : il lui faut également un univers sonore unique. Celui de Blade Runner est si immersif qu'on ne sait les sons électroniques des ordinateurs font partie de la musique ou vice-versa.

Que dire alors des voluptés orientales qui accompagnent la séquence du test Voigt-Kampff chez Tyerell et semblent épouser le vol du hibou, puis du concert sexy et bizarroïde qui marque la première rencontre entre Rachel et Deckard, ensemble appelé à juste titre Blush Response ? Ou du morceau électro-jazzy Wait for Me ? Ou encore de la mélopée du "chant de Rachel", entrecoupée tout du long de sons rappelant les larmes tombant sur une flaque d'eau, probable prélude à la plus célèbre réplique du film ? Y-a-t-il eu thème musical plus romantique dans toute l'histoire du septième art ? Et un générique de fin a-t-il jamais été plus électrisant que la tornade cyberpunk déchainée par Vangelis ?

Mais s'il est un morceau de cette bande-son incroyable qui réussisse l'exploit de surpasser tous les autres à mes yeux (ou plutôt à mes oreilles), c'est bien le Blade Runner Blues. Tout est dans le titre, et plus encore. Musique d'ambiance néo-noire par excellence, c'est un véritable hymne à la mélancolie, une ode à la solitude, un appel à arpenter les ruelles sobres d'une mégalopole la nuit, cigarette au bec. Il convient d'ailleurs de noter que ce thème est utilisé aussi bien pour des scènes a priori aussi anodines que Deckard sirotant un whisky sur son balcon pendant que Pris arrive chez J-F Sebastian que pour le grand tournant du film, lorsque la malheureuse Zhora est froidement abattue dans le dos et s’effondre dans un halo de verre et de neige artificielle, papillon à qui l'on vient de couper les ailes…

Le plus extraordinaire cependant est de se dire que comme si les deux heures de bande-son du film (version Final Cut, bien sûr) ne suffisaient pas à enchanter nos tympans, près d'une heure de morceaux non utilisés ont été révélés au grand public en 2007, pour le 25ème anniversaire du film. Difficile de dire jusqu'à quel point ils ont été sérieusement considérés, ou s'il s'agit d'un coup de marketing, car plusieurs contiennent des paroles (en espagnol pour Perfume exotico, russe pour Vodavarot ou encore polonais pour Spotkanie z matką). Ces morceaux sont tous plus merveilleux les uns que les autres, je ne saurais trop les recommander.

Mais je pourrais en dire autant d'absolument chaque note de musique orchestrée par Vangelis dans le cadre de ce film, pour être honnête. Blade Runner est communément reconnu comme l'un des plus grands chefs-d’œuvre du cinéma de science-fiction, voire du septième art en général. L'adaptation intelligente du roman de Dick par Hampton Fancher et David Webb Peoples, la mise en scène grandiose de Ridley Scott, la photographie somptueuse de Jordan Cronenweth, les effets spéciaux de Douglas Trumbull, le jeu d'acteur d'Harrison Ford, Sean Young et Rutger Hauer, pour ne rien dire du mythique monologue final de ce dernier, ont tous consacré sa légende, mais je ne suis pas sûr que le travail de Vangelis reçoive encore aujourd'hui tous les honneurs qu'il mérite.

Sans lui pourtant, Blade Runner aurait très bien pu n'être qu'un objet très beau à regarder mais inerte et inaccessible. L'empathie qui est le cœur même du récit n'est de fait pas toujours si facile à ressentir tant l'ensemble est sombre et dénué d'humour ! Mais en venant se superposer si parfaitement aux images, c'est bel et bien la musique de Vangelis, plus encore que les dialogues entre les personnages, qui transcende l'écran et vient créer le lien entre eux et nous, entre le 2019 du film et notre 2019.

Tour-à-tour exotique, contemplative, nostalgique, oppressante, ambiante, parfois tout cela à la fois mais toujours immersive, la composition de Vangelis restera à jamais comme l'une des plus riches jamais composées pour un film. I've heard things, you people wouldn't believe…

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