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La dance comme une guérison

Avis sur Chromatica

Avatar Viande_bovine
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Le temps est venu, mes amis, fans de la première heure, de Born This Way, d'A Star Is Born, ou de rien du tout, de venir se regrouper et de faire le point sur la demi-décennie qui vient de s'écouler au sein de la Maison Gaga.

Pour résumer : rebond artistique après l'échec EDM ARTPOP, Lady et sa nouvelle équipe cherchent à montrer qu'elle a du talent au grand public. Mais avec la grande méchante maison de disques Interscope, le budget est restreint, alors elle se focalisera sur le talent brut, sans fioritures. Elle retourne sur ses roots pop/rock de son avant-succès avec Mark Ronson et tous ses amis pour aller sur un univers soft-pop-rock minimaliste. Elle s'éclate beaucoup, joue les indies en rencontrant des gens comme Kevin Parker, Josh Homme, Father John Misty, Florence Welch, et elle dédie un album à sa tante morte. Le résultat divise les fans de par sa trajectoire inattendue et le manque soudain de folie qui la caractérisait par le passé.
Qu'importe : l'album est tout de même positivement salué par la critique, sa simplicité permet de revenir à un équilibre dans sa carrière, et elle étonne un nouveau public plus mature.

Dès lors, on entend plus vraiment parler d'elle quand même, car le registre qu'elle emprunte est moins en phase avec les goûts des ados et jeunes, premiers fers de lance de son succès trouvé au fil des premières années.
Puis viennent en 2018 A Star Is Born et sa soundtrack rock, qui, cette fois appuyée par un film mondialement acclamé, lui permet de montrer que oui, Gaga ne fait pas que de la dance, c'est aussi une artiste piano-voix, et une bosseuse. Elle enchaînera les succès pendant deux ans.

Et on en est là aujourd'hui.

Alors on espère que ces 5 ans (+ l'album de jazz avec Tony Bennett que j'oublie, vous m'en voudrez pas) ont été d'une aide certaine en terme d'inspiration et de créativité pour l'artiste, parce qu'en revenant sur le territoire dance, elle a laissé pas mal d'inquiets. Surtout avec le pataud Stupid Love, très mignon mais pas assez mordant au sein de cette tracklist, résolument braquée sur la house-dance des 90s. Et je tiens à vous prévenir, ça a beau être pour tout le monde, si vous débarquez, n'oubliez pas qu'on s'intéresse à la plus gay-friendly des chanteuses, alors les musiques de défilé, voir de voguing, c'est par-ici.

En interview, Gaga dit clairement vouloir en venir à un album concentré sur l'essence de la dance. Un album fun, surprenant, mais fédérateur, et surtout positif à vivre vis-à-vis des souffrances des gens. À l'image de ses nouvelles aspirations humanitaires. Il fallait donc un album dansant. Le malheureux contexte de l'épidémie ne pouvait pas donner un meilleur prétexte à cet épisode musical pour être commercialisé, car on est tous un peu à cran, là.

Il est aussi un exutoire pour la dépression de la star de 34 ans. Elle cherche, à travers ce disque, à guérir de ses maux, danser, et à faire danser les gens autour "de nos douleurs communes" (je reprends à peu près ce qu'elle dit en interview). Elle veut seulement ça. Elle cherche pas à réinventer Hans Zimmer, elle veut pas succéder à Queen, elle veut faire un album pour danser. Un album qui s'apprécie dans l'instant. Donc calmez-vous.

Alors certes, coup de seau d'eau froide : la plupart des titres sont courts. La longueur ne fait pas la qualité me direz-vous. Mais quand on parle de dance-house, il nous vient directement l'idée d'un titre très instrumental, très long, à hauteur de 6-7 minutes parfois, et qu'ici la plupart des titres ont du mal à dépasser les 3:30.
Et c'est pas anodin, parce que le vraiment très très grand méchant Interscope impose à ses artistes de se faire plus facilement streamer sur les réseaux., vu que plus personne n'achète de disques. Du coup, on se retrouve avec des albums entiers qui finissent par être des "radio edits", et tous les artistes "mainstream" sont touchés par cette tendance. Mais comment insuffler cette impression de longueur ?

Avec des interludes distinctes.

Chromatica débute orchestralement avec une des trois interludes de l'album (je reviendrai sur les interludes un peu plus loin parce que c'est intéressant), puis transitionne instantanément avec un Alice qui va droit au but : On retourne clairement à la dance. Mais jamais vous n'avez entendu Gaga sur cette branche. Et tous les gimmicks de la dance 90s sont ici présents pour vous réunis. Always Remember Us This Way est à 200km en arrière.
Le format pop est imposé, donc on a recours à de petits couplets, un bridge court, mais l'énergie est là, et Alice est clairement très instrumentale. Et si la solution était là ?

Les titres s'enchaînent sans qu'on trouve le temps long, mais on a souvent l'envie d'un prolongement. On retrouve souvent un format avec des refrains instrumentaux. Mais ce qui choque, dans cette avalanche de rythmes, c'est cette impressionnante cohésion des morceaux. Jamais, chez Gaga, ça n'avait été aussi loin. La plupart de ses albums servent à boire et à manger, sous peine de parfois faire office de compilation, et franchement, ça fait du bien, parce qu'il y a là une direction artistique propre et assumée. Les références qui reviennent auprès des auditeurs : Cassius, Daft Punk, Eiffel 65, La Bouche, et j'ajouterais même des trucs comme Massive Attack (pas un expert dans ce registre mais soit) pour un moment précis : le WTFesque Sine From Above dance plutôt influencé 2010, en duo avec Elton John (vous fumez pas) et son outro trip-hop stéréoïdée sous acide. Cette outro est géniale et symbolise vraiment la touche "Gaga" avec ses bizarreries inattendues.
Et autant j'ai ri à en pleurer en entendant un mec de 73 ans sur fond de boîte à rythme, ce qui m'a rappelé l'effet que procurait Michel Sardou quand il a sorti Être une Femme 2010, autant j'ai tiré une de ces gueules en écoutant ça, c'était spectaculaire. Est-ce un raté ? Je ne sais pas.

Cette ambiance de fête, dans tout cela, laisse entendre des paroles souvent révélatrices de la dépression de la chanteuse, que j'ai évoqué au-dessus. Les plus frontales, entre autres, se révèlent être Alice, Plastic Doll, Fun Tonight, 1000 Doves ou 911. 911 qui sonne très période The Fame sur les couplets en grave et l'effet robotique. Il fait du bien car les vibratos puissants se succèdent au long des chansons. Et ce petit tube succède à une seconde des trois interludes du disque, se révèlant être très malin et accrocheur. C'est un des morceaux qui se démarque le plus (et en bien) des 16 pistes.
Il est rigolo, rythmé, queer, et parle donc de dépression : "My biggest enemy is me, pop a 9-1-1" chantonne-t'elle presque de manière enfantine.

La surprise du disque, c'est la collaboration avec le girls band de K-Pop BLACKPINK Sour Candy, qui sort complètement de nulle part, et s'intègre au final en douceur sans trop de difficulté dans ce répertoire. Gaga entame un phrasé presque glamour sur fond d'instru de défilé et ses amies coréennes essaient de faire du hip-hop, ce qui peut laisser de marbre. Ça rappelle beaucoup Swish Swish de Katy Perry, qui est d'ailleurs un des seuls titres que j'aime de son cru. Pris à part, tout seul et hors de la ligne d'écoute de l'album le titre est quand même plus insipide et on s'en fout un peu. Mais dans l'album, il a toute sa place.

Mention spéciale à la très disco et future funk Replay, qui pour moi a ce potentiel pour finir single.

Le clou du spectacle, Babylon, est à la fois mon plus gros coup de coeur, et ma plus grosse déception. Il entame une ambiance qui n'est pas sans rappeler Vogue de Madonna. Il donnerait envie à n'importe quel cis-hétéro poilu de marcher en talon sur un boulevard Parisien avec assurance. Le gospel et le saxophone sont de sortie pour ce final frustrant car très court, mais intense, chaud et ensoleillé, avec des images de Miami Vice plein la tête, et certainement la meilleure track du disque, sur ces quelques phrases répétées en chœur, déjà cultes dans sa discographie :

Strut it out, walk a mile
Serve it, ancient-city style
Talk it out, babble on
Battle for your life, Babylon
That's gossip, what you on?
Money don't talk, rip that song
Gossip, babble on
Battle for your life, Babylon

Pour finir, ces trois interludes que sont Chromatica I, II et III divisent l'album en actes, offrent une pause presque cinématographique, et permettent de souffler entre les pistes. Les interludes sont souvent utilisées chez Gaga au sein de ses concerts, mais jamais elle ne les a incorporé dans un projet musical, ce qui montre à mon avis tout le soin apporté à son travail. L'album reste entièrement dance de A à Z, c'est pas pour autant qu'il n'a pas le droit d'être organisé.

Alors oui, pistes courtes, de diva, mais aussi vraiment très humbles pour le statut qu'elle a fini par acquérir aujourd'hui. Des chansons forgées dans la douleur, pour un résultat entre le partage et le plaisir. On sent qu'elle et ses producteurs (Bloodpop, Tchami, Boys Noize et une longue liste interminable, comme si ils travaillaient sur un blockbuster) se sont éclaté là-dessus, et au final, ils ont réussi à donner de l'âme à de la musique électronique, et en plus à le faire avec du goût. Un pari qui ne peut pas toujours aboutir, et même un pari risqué à l'heure où les popstars désintéressent de plus en plus les gens (Billie Eilish est une anti-popstar à mon sens, même si c'en est une malgré elle), et où le rap devient la nouvelle pop.

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