Blood Brothers

Avis sur Deux frères

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Vu de l'extérieur du (large) cercle de fans purs et durs, le "phénomène PNL" a tout pour provoquer la méfiance sinon l’hostilité de l'honnête homme : teasing ultra-efficace, raz-de-marée médiatique, commentaires davantage sur l'emballage (com', chiffres, ventes, événements) que sur le contenu, ce qui est souvent en musique synonyme d'escroquerie artistique. De plus, l'oreille distraite de nos mélomanes distingués ne pourra qu'être désarçonnée par cette musique froide et compressée, surproduite et saturée d'effets sonores parfois kitsch. Alors quoi, c'est une hallucination collective ? Sommes-nous tous fous ou alors juste inconsciemment dépressifs en thérapie collective avec les faux docteurs Ademo et N.O.S ?

" Viens, on s'casse, mon frère, avant qu'on s'perde" / "La pauvreté nous manque pas. Ses moments, peut-être."

Avant de se lancer dans des questionnements grandiloquents sur ce qu'est la musique ou l'art, commençons par remarquer le contre-pied que prend l'album 3 ans après le grand succès de "Dans la légende" : arrivés au sommet au bout de 2 albums, les deux frères semblent en avoir fini avec les rêves Scarfaciens de grandeur, et se lancent dans un retour aux sources introspectif. "Bats les couilles d'l'Himalaya, Bats les couilles, j'vise plus l'sommet " scande Ademo du haut de la Tour Eiffel dès la première phrase du disque, dans ce qui est pourtant d'ores et déjà le tube de l'année. " J'ai envie d’rentrer à la maison, le chemin n'est plus le même maintenant qu'on a l’monde" pense pour sa part N.O.S dans le titre suivant. Ce tiraillement entre succès phénoménal et volonté de rester authentique servira de fil conducteur à l'album, des premiers morceaux autobiographiques et mélancoliques aux 3 derniers morceaux plus bruts émotionnellement : le très dépressif "Zoulou tchaing", le cri de rage et de haine "Déconnecté" et le spleen doux-amer du dernier morceau sont des variations musicales et thématiques de ce thème.

"Et j'suis l'roi des charbonneurs, pourtant, j'ai la plus grande des flemmes"

Si ce thème n'est certes pas d'une originalité folle (il est universel dirons-nous), les deux frangins lui donnent une musicalité parfaite. C'est pas nouveau, mais PNL fait du PNL et ça tombe bien, c'est eux qui le font le mieux. Mais je trouve qu'il y a un saut qualitatif indéniable par rapport aux précédents albums : il y a clairement plus d'harmonie entre leur flow mélodique tout-terrain et des instrus plus complexes et travaillés.
Mais ce serait réducteur de dire qu'ils font la même chose en mieux, parce qu'il y a de réelles évolutions stylistiques dans cet album: ça se rapproche encore un peu plus de la pop parfois (Autre monde, à l'ammoniaque, la misère est si belle entre autres), de la trap décomplexée et un peu bizarre (Menace, Kuta Ubud), des façons de poser très diverses (on passe d’un vrai rap virtuose dans « Au DD » à des mélodies plus lentes, sans parler des couplets de N.O.S dans Menace et Déconnecté).

"J'suis ravi qu'ma haine vous plaise, ravi qu'on vous baise"

Bon, tout ça ne répond pas à la question initiale, celle qui rend perplexe tous les non-QLF : pourquoi kiffe-t-on ça ? Eh bien je ne sais pas (quel twist !!). Peut-être que la musique du PNL arrive au moment où on en a besoin, qu’elle capte un espèce d’air du temps dépressif, fait de paroles abstraites ponctuées de taffes d’un bon oinj. L’aspect extra-musical de PNL a peut-être quelque à voir là-dedans : le mystère autour des deux frères (personne n’a jamais entendu le son de leurs voix en dehors de leur musique) fait qu’ils sont quasiment devenus des personnages de fiction, qui racontent le spleen du criminel comme rarement dans la musique, et qu’en bons perfectionnistes, ils ont trouvé le son parfait pour l'exprimer. C’est aussi pour ça que leurs clips ultra-stylisées et esthétisants ne sonnent pas faux et qu’ils sont impossibles à imiter par les autres rappeurs.

Pour ma part, même si je suis pas client de l’introspection intimiste frontale qu’on trouve parfois dans l’album qui rend les lyrics un peu lourds, je considère cet album après un mois d’écoute comme un sommet de leur style, un des points culminants du rap français de cette décennie. Et loin de nous dire qu’ils pourront pas faire mieux ou qu’on les a assez écoutés, la seule question qu’on se pose après avoir savouré Deux Frères c’est : mais bordel ou est-ce qu’iront Ademo et N.O.S la prochaine fois ?

"Encore un ou deux bums-al et allez un peu d'air
Hasta la vista, on verra
"

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