Poussière et pluie

Avis sur Dirty Computer

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Dirty Computer débute par son morceau-titre, son « title theme » en quelque sorte, et les choeurs angéliques de Brian Wilson donnent à cette introduction toute sa fragilité. Ce titre onirique se présente comme une invitation à la grande odyssée pop qui suivra.

Dirty Computer, walk in line. If you look closer, you'll recognize I'm not that special, I'm broke inside. Crashing slowly, the bugs are in me - Janelle Monáe

La filiation avec les Beach Boys sur ce morceau est rendue évidente par son featuring et fait penser à des œuvres-clés comme Pet Sounds ou Smile. Et comme ses illustres ainés, Dirty Computer raconte une quête mêlant recherche d'amours perdues et acceptation de soi.

Ce 3e album de la chanteuse Janelle Monáe, artiste à la double carrière musicale et cinématographique, se présente comme une parenthèse.

D'abord chanteuse et auteure-compositrice, Janelle Monáe s'est fait connaître par son ambitieux projet « Metropolis », suite musicale en 7 parties dont les 5 premières parties furent publiées sous la forme d'un EP (The Chase, 2007) et deux albums (The Archandroid, 2010 et The Electric Lady, 2013).
« Metropolis » en bon opéra pop, conte les aventures extravagantes d'une androïde à la peau noire (incarnée par Janelle Monáe) missionnée pour délivrer les citoyens d'une société dystopique réprimant la liberté et les relations amoureuses. Tout cela sur fond de musique rétro-futuriste aux influences diverses et très nombreuses.

Depuis 2013, plus de nouvelles de l'ambitieux projet puisque l'artiste a entamé une carrière d'actrice prometteuse et à la filmographie cohérente : Moonlight traitant des difficultés d'être un noir homosexuel aux Etats-Unis et Les Figures de l'Ombre rendant hommages à trois scientifiques afro-américaines au sein de la NASA dans les années 60.

Dirty Computer, sorti en 2018, voit donc Janelle reprendre sa carrière musicale pour un album qui ne s'inscrit cependant pas dans son concept « Metropolis », toujours en pause.

L'album est publié accompagné d'un moyen-métrage d'une cinquantaine de minutes dans lequel elle tient le rôle principal, aux côtés de Tessa Thompson.
Au programme, une histoire d'amour, une société futuriste dystopique et la défense des minorités.
Un album-concept pop et un film SF donc : Dirty Computer peut s'appréhender comme une œuvre-somme et transmédia qui par bien des aspects résume les 10 premières années de carrière de l'artiste, sans toutefois basculer dans la redite pure et simple.

Le métissage musical est à l'honneur, encore une fois, et Janelle reste fidèle à son esthétique rétro-futuriste, mais le curseur nostalgie se place désormais vers la synthpop 80's plutôt que le funk/R'n'B 70's de son précédent album, tandis que les rythmes trap, omniprésents, même sur les délicats « Pynk » et « I Like That », nous replacent bien en fin de décennie 2010. Le virage pop est aussi marqué dans les compositions : les mélodies de « Crazy, Classic, Life », « Take a Byte », « Screwed » ou « Make Me Feel » étant parmi les plus immédiates et tubesques composées par l'artiste.

La production de l'album, qu'on doit principalement à la chanteuse elle-même et au duo funk Deep Coton, est un autre point fort de l'album.
« Crazy, Classic, Life » montre l'influence « indie pop » des collaborations avec la chanteuse Grimes. Les arrangements de cordes de la vulnérable « Don't Judge Me » rappellent les orchestres somptueux d'Archandroid. L'outro psychédélique d'« I Got the Juice », la ligne de basse élastique de « Take a Byte », le synthé rebondissant de « Make Me Feel », l'album ne cesse d'émerveiller par ses trouvailles et ses arrangements complexes mais accessibles.

Si on pouvait se demander initialement ce qui a poussé Janelle à interrompre son projet « Metropolis » pour ce « stand-alone » musical, l'album y répond rapidement tant son caractère d'urgence et contestataire est perceptible.
A plusieurs reprises, l'album fait directement référence à son époque : Trump (« If you want to grab my pussy cat, this pussy grabs you back »), la sous-culture incel (« Still in The Matrix eatin' on the Blue Pill »), ou encore les violences criminelles, judiciaires ou policières faites aux noirs américains (« Die in church, live in jail, say her name, twice in hell »).

Bien sûr, plus qu'une œuvre écrite en réaction à son époque, Dirty Computer est l'occasion pour Janelle d'énoncer ses convictions plus explicitement qu'à partir des métaphores SF de son concept « Metropolis ».

À l'exception du morceau-titre introductif, tous les morceaux de la première partie du disque sont des hymnes. Hymnes féministes, hymnes LGBT, hymnes afro-américains. Janelle y fait preuve d'un charisme et d'une fierté inédite (« I'm not the American nightmare, I'm the Amercian Dream »).
Cette confiance en soi est cependant cassée dans la deuxième partie du disque, par « Don't Judge Me » et « So Afraid », deux balades introverties, cassant la dynamique positive que tient l'album jusqu'alors. D'une vulnérabilité déchirante, ces deux titres-clés sont indispensables à la portée dramatique de l'album sans lesquels il laisserait penser qu'être soi-même est un combat gagné d'avance. Or, ces deux chansons expriment les enjeux de l'affirmation de soi et les angoisses qui y sont associées de manière sobre et sensible.

L'album se clôt par « Americans » : un hymne, encore. Un dernier moment de bravoure, un cri de rassemblement, un ultime banger de 4 minutes. 4 minutes pour expulser les frustrations, 4 minutes de sarcasme anti-redneck conservateurs, de refrains fédérateurs, de prêches progressistes, 4 minutes pour résumer le propos d'un album aussi personnel que politique.

Enfin, impossible de parler du disque sans évoquer Prince, décédé en avril 2016 alors que l'album était en conception. Son héritage parcours une grande partie de l'album.

Déjà car certains titres « sonnent » comme du Prince 80's (« Americans » évoque « Let's Go Crazy », et beaucoup ont pointé des similitudes entre « Make Me Feel » et « Kiss »), et l'esthétique globale de l'album, mêlant musique « noire » (hip-hop, funk, néo-soul, trap) et synthpop (musique « blanche »), rappelle ce grand écart que seul Prince avait su réaliser dans les année 80 en trustant la tête du Billboard américain avec Purple Rain, album de métissage musical par excellence.

D'autres morceaux (« Screwed », « Crazy, Classic, Life ») reprennent également la marotte fétiche du Kid de Minneapolis : celle d'opposer à une angoisse de fin du monde un mode de vie fièrement hédoniste.
Là où Prince était le contrepoint nécessaire à l'Amérique reaganienne, Monáe se fait le chantre de l'Amérique anti-Trump.

En 1984, une pluie pourpre pleuvait sur un métis androgyne.

En 2018, une femme noire ouvertement LGBT et issue de la classe ouvrière s'incarne en ordinateur sale, ses poussières brillantes bataillant au sein d'une suite de chiffres binaires trop calibrés et ennuyeux.

Dans les deux cas, l'acceptation de soi, l'anti-conformisme et la quête furieuse de liberté auront fait vibrer la musique pop de la plus belle manière.

Anyway, all these computers and digital gadgets are no good. They just fill your heads with numbers and that can't be good for you - Prince

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