Le meilleur album des Cure

Avis sur Disintegration

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1988. Année calme pour les Cure : Le « Kissing tour » se termine, et il fut couronné de succès. Le groupe est devenu une figure majeure de la scène musicale internationale, à tel point que l'on parle de « curemania ». Pourtant, c'est précisément le moment que choisissent ses membres pour couper les ponts avec le public, histoire de souffler un peu. Smith en profite pour se marier avec Mary, sa compagne de toujours. Gloire, fortune... Tout est censé aller bien, dans le meilleur des mondes. Oui, mais non. C'est en tout cas la première réflexion qui vienne à l'esprit à l'écoute de « Disintegration », qui sortira à peine un an plus tard. Un chef d'œuvre d'émotion, aussi profondément mélancolique que « Kiss me... » n'était globalement enjoué. Pour expliquer ce brusque changement d'humeur, on dénombrera deux raisons principales : primo, 1989 est l'année des trente ans de Smith, un cap qu'il semble avoir du mal à franchir ; secundo, le pop potache et variée qui a sorti les Cure de leur carcan depuis « Japanese whispers » commence, selon lui, à atteindre ses limites (et il a raison). Bref, le leader britannique doute de son avenir, s'angoisse, allant même jusqu'à évoquer un album solo (qui, plus tard, deviendra pour les fans un fantasme récurrent)... Voilà qui explique sans doute ce titre, « Disintegration ». Quoi qu'il en soit, il décidera finalement de repartir à la charge, revêtant le costume de décideur obsessionnel qu'il avait peu à peu délaissé.
Et autant dire que pour un trentenaire ayant déjà derrière lui plus de dix ans d'activité, ayant brassé une multitude de styles, Smith s'en sortira plus que bien avec ce disque, qu'il considère, de son propre aveu, comme le meilleur des Cure. Voilà qui tombe bien : c'est aussi mon avis. « Disintegration » ne se contente pas, en effet, de contenir une flopée de chansons extraordinaires : c'est également celui qui, sans conteste, présente le plus fidèlement la quintessence sonore du groupe, ainsi que son état d'esprit, jusqu'à les transcender ; celui qui digère le plus parfaitement l'ensemble de leur discographie jusque là ; et c'est, enfin, une œuvre qui résume et sublime à elle seule toute la new-wave anglaise de la décennie 80. Bref, un incontournable.
Arrêtons-nous un instant sur l'instrument qui a transfiguré la pop durant cette période, à savoir le synthé : il est, comme par hasard, immensément présent sur ce disque, ce qui permettra à Roger O'Donnell, la nouvelle recrue, de montrer toute l'étendue de son talent ; il matérialisera ainsi les atmosphères rêveuses, aériennes et / ou plombées qui sont la principale caractéristique de « Disintegration ». Des titres comme « Plainsong », « Closedown » ou « The same deep water as you » (tout un programme) sont certainement les exemples les plus frappants de la puissance suggestive des claviers. Le premier, introduit par des tintements de clochettes qui se déversent comme autant de gouttes de pluie fines et froides, vous plonge dès le début dans un univers parallèle, vision irréelle qui explose, se diffuse et s'éteint lentement, tel un feu d'artifices ; personnellement, si je devais décrire « Plainsong » telle qu'elle m'apparaît régulièrement, je donnerais l'image d'un couple dans une barque, sur un fleuve d'Alaska, dérivant doucement vers des chutes grondantes, sous un ciel d'aurore boréale aux reflets verts et violacés. Mais évidemment, je n'oblige personne à penser la même chose ! Pour « Closedown », c'est un peu moins précis : juste l'image d'un cœur qui saigne, au rythme des notes sourdes et liquides des guitares, lors d'une promenade en solitaire. Quant au dernier de ces morceaux, il est sûrement celui qui, sur cet album, dépeint les tréfonds de l'âme avec le plus d'application : grâce aux neuf minutes de « The same deep water as you », on touche l'intangible, l'impalpable, on plonge dans l'essence même du spleen baudelairien, dans son bleu nuit, sombre et placide. Et puisque l'on en est à évoquer la durée des chansons, petite précision : un bon nombre d'entre elles sont plutôt longues, ce qui, étant donné la philosophie de l'album, est totalement logique.
Si, avec cet opus, les Cure s'autoriseront donc de beaux égarements atmosphériques, ils parviendront également à lui insuffler des mélodies pop aux reflets inquiétants, romantiques ou délavés, héritage polymorphe de la période tubesque « The head on the door » / « Kiss me... ». Exit la colère brûlante et dévastatrice de « Pornography », la tristesse cotonneuse de « Faith »... Malgré son caractère cafardeux et ses titres à rallonge, « Disintegration », plus sentimental, s'octroie le luxe d'être relativement accessible. Trois des quatre singles, par exemple, balayent efficacement et sincèrement ce spectre émotionnel, sans jamais verser dans une quelconque mièvrerie. Textes, musique... Tout sonne juste, tout est profondément authentique, touchant et cohérent, que ce soit dans la simplicité (« Lovesong », « Pictures of you ») ou l'onirisme sibyllin (« Fascination street »). Seule « Lullaby », avec ses airs de berceuse cauchemardesque, métaphore claustrophobique de l'angoisse, fait figure d'exception, s'égarant de la thématique centrale largement axée sur les relations amoureuses.
Voilà... Pour ce qui est des teintes pastels et automnales qui caractérisent cet album, des nuages lourds et orageux qu'il charrie, de ses noyades introspectives, je crois que le message est passé. En fait, il ne reste plus qu'une chose à faire : écouter. Se laisser porter par le roulement des vagues, les arpèges liquoreux, la nostalgie bouleversante, les claviers cristallins, le désenchantement (« Last dance » et « Homesick », les deux meilleurs titres), les regrets déchirants, l'amertume inéluctable, la course contre le temps, à bout de souffle (« Disintegration »), les réverbérations caverneuses, la sensualité, les effluves tragiques (« Prayers for rain »), les affres du désespoir, l'ambiguïté des sentiments et l'étreinte de l'irréel (« Untitled »). Pas de panique : vous n'en sortirez pas indemne, mais y survivrez sans difficulté (Smith y a bien survécu, lui !). J'ose même croire que vous en redemanderez : le fait est que jamais l'obscurité ne vous aura paru aussi belle. Que dis-je... Aussi grandiose !

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