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The Black Side of the Moon

Avis sur Enta da Stage

Avatar Stijl
Critique publiée par le

Même si chaque aficionados de hip-hop aura une idée bien précise de quelle période aura représenté au mieux la grande époque du rap, force est de reconnaître que le début des années 90 fut un vivier de nouveaux talents ajouté à un grand chamboulement dans son style. Jusque là grande prêtresse de ce style musical né sur ses terres à la sueur des turntables et du maniement du micro d'artistes de ses banlieues, la Grosse Pomme est pourtant en perte de vitesse en ce début de décennie. Pourtant de très bons albums continuent de sortir et de nouvelles façons de penser le rap émergent, notamment avec les Native Tongues et leur mode de pensée cool et décomplexée.

Le vent semble se tourner malgré tout et les regards se portent depuis quelques années de l'autre côté du pays, là où la parole se veut plus aggressive, crue et violente. Depuis que le gangsta rap est devenu la nouvelle façon d'aborder une musique qui jusque là n'avait pas été aussi loin dans la violence gratuite, la côte Ouest représente la nouvelle référence. Bien aidée par l'ingéniosité du docteur Andre Young et d'autres producteurs de talent comme DJ Quik, l'heure est au langage cru, aux histoires de gangs et aux instrus groovy directement tirés du meilleur funk de la musique noire.

La scène de la ville qui ne dort jamais doit alors reprendre les devants, blessée dans son estime par ces rappeurs fanfarons à lunettes de soleil venus réinterpréter une musique dont ils étaient les instigateurs. Un vent d'air frais va alors être nécessaire pour remettre les pendules à l'heure. Si des groupes comme A Tribe Called Quest, Gang Starr et Organized Konfusion représentent une pensée cool, consciente et réfléchie du rap, ce renouveau dans le style de leur ville va passer par un langage et des productions à la fois plus durs et plus sombres. Qu'ils l'admettent ou pas, ces nouveaux venus vont quand même s'imprégner du style violent de leurs voisins de Californie.

Ainsi, le nom du premier album de Black Moon, emmené par le charismatique Buckshot, 5ft et DJ Evil Dee n'est pas si anodin qu'il en a l'air. En plus d'inviter les trois acteurs à entrer sur scène pour y exprimer leur talent et imposer leur marque dans un rap américain en pleine mutation, c'est bien à une ouverture à une nouvelle ère new-yorkaise que le public va avoir droit. A l'aube de leurs vingt bougies, ces trois amis qui se sont rencontrés au lycée vont concevoir un album en béton armé, incroyablement mature pour leur âge, mais avec un franc parler plutôt direct.

Dans la lignée de ce qu'il se faisait déjà avec leurs prédécesseurs new-yorkais, Black Moon va opter pour un travail en petit comité ou en tout cas avec les artistes les plus proches d'eux. Ainsi à la production, DJ Evil Dee sera alors accompagné de son frère Mr Walt, pour un résultat brillant et déconcertant de sobriété et d'homogénéité. Si leurs acolytes de la Côte Ouest ont su donner un coup de neuf à la musique funk des meilleurs artistes noirs américains, les deux frères, sous le nom de Da Beatminerz, vont aller chercher plutôt du côté de la musique jazz. Ce qui n'a rien d'étonnant quand on sait que les artistes rap de New York étaient déjà friands plusieurs années avant de ce patrimoine musical. A Tribe Called Quest avec leur deuxième album The Low End Theory, ou même Gang Starr avec DJ Premier avaient prouvé avec succès l'alliance parfaite des deux styles. Là où le travail des Beatminerz diffère, c'est bien dans le grain des productions ; plus rude, lugubre et menaçant.

"Who got da props?", le premier single du groupe sorti en 1992 et classé 86ème au Billboard Hot 100, est pourtant différent. Basé sur des samples d'entre autre "It's a new day" de Skull Snaps, "Tidal wave" de Ronnie Laws ou encore "Fantastic freaks at the dixie" par Grand Wizard Theodore, c'est un morceau à l'instru plutôt classieuse, soignée et entraînante. Les différentes notes de piano et les drums rapides faisant merveille mélangées au refrain scandé maintes fois et aux scratchs discrets. Véritable petit phénomène dans le monde rapologique new-yorkais, il sera la porte d'entrée du trio chez Nervous Records.

Le single n'est pas un cas isolé sur Enta Da Stage, et malgré la hargne au micro de Buckshot, plusieurs titres possèdent une production plutôt lumineuse. "Ack like U want it", en est un autre exemple avec ses courtes notes de trompettes répétées très vite lors du refrain et ses notes lentes et soft en fond, pendant que les drums claquent les tympans. "Buck em down" fait encore plus ambiant comme morceau avec ces notes de basse comme étouffées et cette ligne de batterie empruntées à Donald Byrd et au Lafayette Afro Rock Band.

Si le phrasé, les paroles et l'attitude de Buckshot et de son acolyte 5ft peuvent s'avérer hardcores ou du moins directes et sérieuses, les productions ne versent pas dans une noirceur et une dureté disproportionnées. Le Wu-Tang Clan un mois plus tard et Havoc avec Mobb Deep et l'indispensable The Infamous seront beaucoup plus sombres et oppressants. Da Beatminerz arrivent ainsi tout au long de l'album à se créer une véritable identité, entre sampling jazzy, style épuré et ambiance parfois pesante. Les samples sont savamment distillés et apportent un véritable plus à l'album entier, puis aux albums et artistes qui suivront, devenant une sorte de marche à suivre pour la nouvelle scène underground pour de nombreuses années. Même si côté homogénéité, peu d'albums auront réussi à se rapprocher de ce travail des deux frères. Le duo Smif-N-Wessun, affilié à Black Moon auront la chance de recevoir l'aide de leur expérience sur leur très bon Dah Shinin deux ans plus tard.

Tek et Steele qui sont d'ailleurs invités sur Enta Da Stage et qui bénéficient sur "Black Smif n Wessun" d'une publicité toute faite, Buckshot les ayant pris sous son aile. Dru-Ha et Havoc sont les deux seuls featurings suivants, sur le bruyant "U da man" qui conclue l'album. Construit presque que sur ses grosses drums à trois temps durant les couplets, le titre montre qu'en matière d'hardcore, Enta Da Stage en a à revendre. "Son get wrec" avec ses scratchs et ses notes de cuivres distordues dès le départ est inquiétant, mais ce n'est rien face aux refrains scandés de plus en plus fort par plusieurs voix en même temps sur presque toutes les pistes de l'album. Devenu la patte spéciale des Beatminerz et donc de Black Moon, cette manière géniale mais inquiétante d'aborder les refrains sera elle aussi reprise par les rappeurs qui préparent dans l'ombre classique sur classique.

Appellation qui appartient sans aucune hésitation à Enta Da Stage, de par son influence sur le rap new-yorkais jusque dans la moitié des années 90 et son authenticité qui lui valent d'être encore cité aujourd'hui comme une référence du milieu. Avec dix morceaux sur quatorze en solo, Buckshot est le véritable leader de la formation, celui sur lequel le groupe repose et s'impose. A seulement 19 ans, sa maturité, son talent et son flow maîtrisé sur toute la ligne resplendissent sur les 56 minutes de l'album entier. Un style direct et frontal, un flow cisaillé et maléable qu'il n'hésite pas à faire monter et descendre, des paroles sur la dureté de son environnement, de sa condition et de la provocation des autres MCs font de lui un leader tout trouvé. Ce qu'il ne tardera pas à mettre en avant, en prenant sur ses épaules à la fois Black Moon, Smif N Wessun, son label Duck Down Management, tout comme le supergroupe Boot Camp Click avec Tek et Steele, Heltah Skeltah et O.G.C. Dans la lignée d'un RZA qui créera un véritable raz de marée avec ses shaolins rappeurs et leurs opus solos, Buckshot se sert de son charisme pour créer autour de lui une véritable dynamique et une meute qui l'accompagneront partout. Preuve qu'à partir de 1993, New-York allait rentrer dans une nouvelle ère, plus sombre, violente et peut être désabusée, autant dans les paroles que dans les productions.

Malgré sa reconnaissance unanime aujourd'hui parmi la critique et les fans de rap, Enta Da Stage ne s'est pas très bien vendu lors de sa sortie, le 19 Octobre 1993. Il faut dire que l'artillerie lourde ne se fera pas attendre, et rien qu'un mois après, Enter the Wu-Tang the 36th Chamber pointait le bout de son katana, emportant tout sur son passage. Nas, The Notorious B.I.G., ou encore Jeru the Damaja suivront la cadence l'année suivante et marqueront au fer rouge le retour du rap à la new-yorkaise, faisant de la première moitié des années 90 un véritable repère d'albums estampillés classique. Black Moon marquera une pause après ce premier essai, laissant le temps à Buckshot et Evil Dee de vaquer à d'autres projets, souhaitant continuer à représenter et à développer ce style si particulier qui a fait leur force. Album d'une efficacité monstre, autant lyricalement que musicalement, Enta Da Stage était le tremplin qui manquait à la Côte Est. Preuve qu'une lune noire aura été nécessaire pour que la Grosse Pomme retrouve de son éclat et revienne sur le devant de la scène.

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