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First Utterance par Benoit Baylé

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Souvent de pair, les amateurs de rock progressif et de mythologie connaissent bien Comus. A ne pas confondre avec son père, Dionysos, divinité des intoxications liquides et autres joies éphémères, ou Pan, celle de la sauvagerie et des plaisirs charnels, Comus représente, à travers son rôle de Dieu de la fête, des orgies et du libertinage, les faces les plus désabusées du chaos. Les nuits bacchanales organisées sous son règne avaient comme burlesque particularité l’échange de vêtements entre hommes et femmes. Les premières festivités entre drag-queens et lesbiennes, en quelque sorte. Généralement accompagné de Momus, gourou adepte des bons mots, railleries et malices en tous genres, Comus s’adonnait dès qu’il le pouvait à son passe-temps favori : le sombre dépucelage, si possible avec violence, des malheureuses lumières vierges susceptibles de croiser son tumulte. Sympathique personnage donc, en tout cas suffisamment intéressant pour interpeler Roger Wootton et Glen Goring, deux jeunes guitaristes anglais de la fin des années soixante.

Ils forment le groupe Comus et, pour coller au mieux à l’appellation ambitieuse, ils le fantasment primitif et sophistiqué, inquiétant et festif, médiéval et moderne. Les paradoxes ainsi établis s’organisent autour de deux recrues bien senties : Colin Pearson, violoniste, et Rob Young, flûtiste. Le sextet, complété par le bassiste Andy Hellaby ainsi que la chanteuse et percussionniste Bobbie Watson, s’élance à partir de 1968 dans une épopée folk progressive extrêmement singulière. Si spéciale qu’elle interpelle David Bowie en personne, ce dernier décidant simplement de faire de Comus sa première partie au cours de l’année 1969. Dès cette date, à en croire les récits d’époque, les musiciens, pourtant de facture assez classique, font de chacune de leurs représentations un incroyable moment d’inquiétude, comme si, par une force maléfique inconnue, de sombres chefs tribaux prenaient le contrôle des plus belles aurores musicales.

Ces tribulations se voient concrétisées en 1971, avec le bien nommé First Utterance, instantanément devenu objet de culte. Les mélomanes avertis de l’époque ne s’y tromperont pas. Oui, il y a dans cet artwork aliéné un peu d’In Court Of The Crimson King. Non, l’affiliation avec les adulés créateurs du progressisme n’est pas ridicule, et encore moins d’un point de vue musical. Certes, la configuration des deux groupes est indiscutablement différente. Pourtant, des deux entités se dégage la même complexité forcenée, la même profondeur malsaine. First Utterance, c’est la folie d’un « 21st Century Schizoid Man », la beauté médiévale d’un « I Talk To The Wind » et les expérimentations d’un « Moonchild ». Le tout saupoudré d’une sauce folk. Pour imager encore plus, si le précieux Gollum avait décidé de faire de la musique, le résultat aurait sans doute sonné comme cet étonnant First Utterance.

Quasi intégralement écrit par Wootton, l’album offre une profondeur de champ abyssale, à l’image des folies les plus malicieuses, celles qui ne se laissent pas dévoiler dès leur présence. Au premier abord, le tout peut sembler léger, simpliste. Le deuxième parcours offre quelques surprises, laisse entrevoir un déséquilibre mental latent mais inoffensif. A la troisième, les folies maîtrisées explosent aux oreilles de l’auditeur, que voilà dès lors chamboulé. A partir de la quatrième écoute, les orgies ensanglantées du Dieu du chaos prennent un contour visuel. Les gobelins et les trolls se sont joints à la fête, les femmes sont nues, dévoilées par leur inutiles parures blanches-transparentes, les Dieux communient avec les hommes, sont peut-être même plus ivres que ces derniers… L’orgie transpire de joie.

Mais la joie, de par son aspect éphémère, est peut-être la plus inquiétante des émotions. Apollinaire, dans un sursaut de gaîté, « chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir ». Comus chante la joie de mourir et le plaisir d’errer. Les émotions fournies par First Utterance ne rassurent pas, au contraire : a priori, les insouciantes guitares folk et les engageantes sonorités du violon appellent à un bien être rangé, presque classique ; pourtant, dans l’ombre se tapissent des voix aiguisées et chevrotantes, annonciatrices d’un malaise définitif. Après la pluie, le beau temps ? Non. C’est l’inverse. Peu importe si des lueurs de raison traversent les nuages de la folie. Tout est perdu.

Par pitié, joignez cette perdition.

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