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Grace for Drowning par Benoit Baylé

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Le dernier No-Man : hermétique et décousu. Le dernier Porcupine Tree : abscons et insignifiant. Le dernier Blackfield : superficiel et rudimentaire.

Les différents projets de Steven Wilson battent de l'aile en ce début de décennie. Entre IEM, No-Man, Blackfield, Porcupine Tree, les nombreuses remasterisations de disques essentiels de l'histoire progressive (Aqualung, In The Court Of The Crimson King...) et les collaborations avec, entre autres, Pendulum et Opeth, l'hyperactivité nocive dont fait preuve l'anglais depuis ses débuts ne faiblit malheureusement pas le moins du monde. Il trouve même le temps d'entamer une curieuse carrière solo (sous son nom) en 2008 avec le crépusculaire Insurgentes. Eloignée à la fois des expérimentations métalliques de Porcupine Tree, des manifestes mélancoliques de Blackfield et des ambiances frustrantes d'IEM, la création solo de Steven Wilson s'approche de la neurasthénie trip-hop et post-rock tout en y apportant quelques violences drone. Le résultat, déroutant pour le néophyte, s'est étonnament révélé hautement positif, augurant une évolution bienvenue dans la mélancolie cathartique chère au leader de l'arbre porc-épic.

Entre fin 2010 et début 2011, alors que son ami israëlien Aviv Geffen massacre le duo Blackfield de ses compositions et de son écriture (surtout de son écriture), Wilson muscle ses oreilles et son inspiration d'une redécouverte approfondie de nombreuses oeuvres du Roi Cramoisi : Islands, Lizard, In The Court Of The Crimson King, Larks Tongue In Aspic et bien sûr Red. Cette immersion éprouvante engendre chez lui une reconsidération complète de son travail artistique. Comment faire du rock progressif en 2011? Comment continuer à contribuer à un genre qui se consume depuis plus de 35 ans? A ces questions, Wilson répond aujourd'hui par un Grace For Drowning aux allures de retour aux sources, définissable en deux mots trop souvent négligés par les adeptes : King Crimson.

La remise à niveau est stupéfiante. Comme si ses travaux de remasterisation sur les premières créations du groupe de Robert Fripp lui avaient permis de participer au processus de composition, Steven Wilson emprunte tous ses codes et signe avec Grace For Drowning le meilleur album de King Crimson depuis Red. Avec ses dissonnances audacieuses, ses discordances cartésiennes, ses déflagrations instrumentales véhémentes et vertueuses et ses crescendos inquiétants, Grace For Drowning redonne au rock progressif ses lettres de noblesse dans une année 2011 pourtant pas si avare en perles du genre (Amplifier, Opeth). Fait inédit et preuve d'une confiance intégrale dans ses capacités créatives, Wilson signe même une suite de plus de 20 minutes, "Raider II".

La chanson en question aurait facilement pu tomber dans les poncifs miséreux du rock progressif, soit bourrée de digressions ennuyeuses et d'inconsistances mélodiques, mais il n'en est rien, grâce surtout au fidèle flûtiste/saxophoniste Theo Travis. De loin la plus belle collaboration entre les deux hommes, "Raider II" est une des plus grandes chansons progressives à rallonge de ces dernières années : en grand maître de sa déréliction et à l'intention de l'auditeur aventureux, Wilson y ouvre à un chemin ombragé vers son règne mélancolique. Entre deux soli de flûte ou de saxophone, il murmure sa paranoïa valétudinaire, effrayé : "It’s getting late, the shadows in the street are watching us". La présence de Jordan Rudess au piano, étonnament sobre, est à signaler tant elle sert avec bonheur ce climat dérangeant, lui apportant une beauté lumineuse salvatrice.

Radieuse, cette beauté n'est pas du simple fait du claviériste de Dream Theater : dans le reste du double album sont parsemées de petites perles de pop éblouissantes dont seul Wilson a le secret, telles "Postcard", "Deform To Form A Star" ou "Like Dust I Have Cleared From My Eye". Comme le reste de l'oeuvre, leur accroche est moins immédiate qu'un "Trains" ou un "Lazarus" mais elles dévoilent de fabuleuses qualités ataraxiques tout en laissant poindre, comme à l'habitude de Wilson, une menaçante ombre grisaillée et cafardeuse.

Double album à digérer avec patience, Grace For Drowning ne recèle pas de réel point faible : les disparités entre les chansons, au premier abord délétères, se révèlent en réalité participer à une incroyable et rare richesse. Facilement qualifiable d'oeuvre la plus complexe de toute la carrière de Steven Wilson, ce double album restera dans l'histoire progressive de ce début de XXIè siècle grâce à sa portée cathartique rare et sa profusion d'idées, recyclées certes, mais inspirées des plus grands.

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