Les loges de la folie

Avis sur Huis-clos (EP)

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Avant de commencer, une remarque me paraît essentielle quant à l’EP dont il sera question : il est en effet associé au précédent EP de Vîrus, « Faire-Part », paru en 2013. Il s’agira donc de parler de ces deux EP (malgré que la critique soit associée à « Huis-Clos »), qui comporte bien des similitudes.

Il est difficile de savoir par quoi commencer lorsqu’on a affaire à une œuvre à la structure aussi atypique (deux EP thématiques de quatre morceaux chacun) qui recèle en elle un fond et une forme déroutante comme jamais. Les traiter séparément serait ne pas reconnaître leur interdépendance, les comparer serait futile, et les traiter comme un tout serait quelque part rejeter leurs particularités respectives. Il va donc s’agir d’essayer de faire un peut tout à la fois, tout en essayant de rester concis. Il me paraît juste de considérer ces deux EP comme deux antichambres se faisant suite, reliées l’une à l’autre par un étroit couloir, mais menant toutes les deux à la même salle : l’artiste. Non pas que Vîrus (ou le personnage créé par ce dernier, la frontière est parfois mince, mais nous y reviendrons plus tard) se livre entièrement (encore heureux), mais assez pour que l’on saisisse une vision globale de l’homme. Une fenêtre sur cour, en somme. La peinture du personnage se fait à travers deux biais, deux couleurs différentes, mais dans aux tons similaires : d’une part la Mort, et d’une autre l’Enfermement.
« Faire-Part » s’ouvre sur Cafarnaum, un morceau à part dans l’EP. Vîrus n’y développe pas la mort, mais pose son personnage, solitaire et atteint de mutisme (« Quand ça va j’ai rien à dire, quand ça va pas j’dis rien »). C’est presque un prérequis avant d’entrer dans son monde, un portrait sans concession, une porte d’entrée vers la Mort.
La première Mort, c’est celle abordée dans « Champion’s League » : la mort des idées. Le morceau s’ouvre sur des cris de supporters, fêtant la victoire d’une équipe. S’ensuit un cor, une alarme, l’ambiance change brusquement : la fête laisse place à une instru marquée par de fortes percussions (un « gimmick » qu’on retrouvera souvent dans les prods de Banane), et des lyrics pessimistes : « En théorie, le soulèvement n’aura pas lieu, le savoir c’est bien, les armes c’est mieux ». Le premier couplet détruit la classe dominante, à la tête du pays, celle qui ne finira jamais en taule pour leurs crimes, celle qui ne connaîtra jamais la vie des dirigés : c’est leur nom de famille, et donc leur réputation qui les définit, et non leurs prénoms. L’identité est un thème cher à Vîrus, mais elle est rarement utilisée pour parler d’autrui. Le deuxième couplet, lui, dénonce une certaine hypocrisie remarquée chez les manifestants, « s’envoyant leurs idées via le dernier IPhone », alors qu’ils luttent contre une entité éminemment capitaliste. Invité sur France Culture il y a quelques jours, Vîrus avouait qu’il accordait peu de crédits aux manifestations, détruisant toute pensée individuelle pour privilégier celle du groupe. Marquant la frontière entre l’idéal et la réalité (« On sert pas la pogne à un fusil de chasse calibre 12 au pays des bisounours »), frontière qui ne sera jamais abattue, « Champion’s League » sonne comme un requiem, marquant la mort des idées, et des idéaux.
« 6:35 » est peut-être le morceau le plus atypique de la carrière de Vîrus, de par sa longueur, certes, mais surtout de par son instru, très lente (si lente que Vîrus que ne la fait pas en concert), mais pourtant tellement raccord avec la Mort : des percussions semblables à un battement de cœur qui risque à tout moment de s’affaiblir, malgré sa stabilité. Il y porte son écriture si particulière à son paroxysme, le site SURL la qualifiant lors d’une interview d’une écriture en colimaçon : « Rien n’y fait ni la verveine, ni la verve à Verlaine », ou encore « J’sépare ma vie en compartiments étanches, que personne puisse remarquer le moindre comportement étrange ». Mais le morceau peut aussi être considéré comme les dernières volontés d’un mourant, ou celle d’un homme au bord de la rupture (d’anévrisme) : « J’sais pas comment ça va finir tout ça… Enfin si… Mais de quelle façon… Ça j’sais pas ». Le morceau se clôt sur des bruits de machine médicale et de respiration, la machine finissant par émettre un son continu, synecdoque de la mort. Cette Mort, c’est la mort physique. Une mort physique menant à l’inévitable deuil…
« Des Fins… » est à mon sens le meilleur morceau de rap français jamais écrit. Je risque d’avoir une approche très personnelle et intime dans les lignes qui suivent, donc toi, lecteur, si tu n’as pas envie de te coltiner mes pensées, tu peux sauter ce paragraphe, je ne t’en voudrais pas, mais je n’ai aucun autre moyen d’aborder ce son, je n’y arrive pas. Il est deux heures du matin, j’essaye de m’y prendre autrement depuis minuit, mais impossible. Ce son, je l’ai écouté pour la première au Noël dernier. J’ai pris une claque tellement forte que j’ai arrêté tout ce que je faisais pendant une demi-heure. Pendant trente minutes, j’ai juste arrêté de vivre. Depuis, j’ai dû l’écouter une centaine de fois. C’est pas du masochisme, juste une manière de faire, de réfléchir. C’est peut-être une purge, comme quand les gens vont voir des films violents pour se purger de tout la rage qu’ils accumulent dans leur vie de merde. Je l’écoute moins ces temps-ci, mais je l’écoute au moins une fois par semaine, comme une espèce de piqûre de rappel. Le plus « drôle », c’est que je n’ai jamais connu la mort d’un proche. Sauf que cette chanson, elle ne s’applique pas qu’au deuil d’un mort physiquement parlant, elle peut très bien être lue, en fonction de notre expérience, comme le deuil d’une personne dont on a fait le deuil intérieurement. Une personne qui nous a été si chère, qui, depuis qu’elle est partie de ta vie, te donne l’impression qu’elle est morte. Dans ta mémoire du moins. T’as été un enculé avec elle, et le résultat, Vîrus te le pose sur un son sans te prévenir. C’est presque aussi brusque que la mort. « J’pense aux discussions qu’on aurait pu avoir, à c’que j’essaye de pas r’faire ou d’parfaire mais j’peux pas t’en faire part ». C’est pas à la fois magnifique et déchirant comme phase ça ? Le type t’exprime tout l’impuissance de l’Homme face à la mort en 20 mots ? Je ne rentrerais pas dans des considérations artistiques, je ne veux pas intellectualiser quelque chose qui me touche autant, qui me fait autant cogiter, je poserais juste cette phase, gravée au fer rouge dans ma mémoire : « Une question perdure : est c’qu’on souffre plus de c’qu’on a pas connu ou bien de c’qu’on a perdu ? »
« Faire-Part » est un cheminement, un chemin de croix. Si ce dernier n’est pas réellement narratif et « logique » dans la place des morceaux, il comporte tout de même une idée de chemin. Un chemin qui va nous mener à « Huis-Clos », et à l’Enfermement.

Cette fois-ci, « Huis-Clos » est véritablement logique, dans le sens où celui-ci propose un véritable lien logique entre les morceaux se suivant. L’EP s’ouvre sur « Bonne Nouvelle ». Au-delà de l’ironie cinglante (la prison, c’est une bonne nouvelle pour qui ? Les flics qui sont contents d’avoir coffré Rachid, bac+25 en bicrave option barrettes de shit à Barbès ?), il s’agit surtout du nom de la prison de Rouen, dans laquelle Vîrus a vraisemblablement purgé sa peine. On le sent, cet EP va avoir une dimension autobiographique non négligeable. Le morceau s’ouvre sur des bruits de barreaux aux dissonances agressives et déstabilisantes, samplées du film « Le Trou » de Jacques Becker. Une instru au demeurant anti-conventionnelle, s’appuyant sur des sonorités orientées Indus/Dark Ambient. Pour Vîrus, la prison enlève bien plus que la liberté : « La liberté n’est rien au vu de ce qu’ils nous ont pris (zon-pri) » : elle est le premier facteur d’enfermement mental, le plongeant dans une semi-folie : « Avant ça allait à peu près, j’vivais seulement, jusqu’à ce que je mette à compter le nombre de carreaux qu’y’a sur c’carrelage ». Ce « Avant ça allait à peu près… » va revenir tout au long de l’EP, rendant compte de l’état extrême de l’artiste/son personnage.
« Marquis de Florimont » se concentre sur l’alcool. Loin d’être un morceau moralisateur, il est une plongée dans l’addiction d’un homme, qui, suite à l’enfermement, se replie sur l’alcool. Le morceau son construit selon une gradation, passant d’un alcoolisme menant à un état d’indécision pour arriver à une alcoolémie le mettant en danger (« A notre santé qui vacille »). L’ambiance est une nouvelle fois pesante, notamment grâce à la prod du beatmaker Banane, s’appuyant à nouveau sur de grosses percussions.
« Reflection Eternal », c’est la suite logique de l’alcoolisme. L’alcool enferme dans un prisme où plus rien ne rentre. L’Homme (on appellera comme cela Vîrus à partir de maintenant, je ne veux pas m’avancer sur le fait que ce soit totalement un personnage, ou au contraire, que ce soit Vîrus lui seul qui parle) n’existe plus aux yeux des autres, se perd au contact de la foule (« A trop m’observer dans votre regard, j’me perd à bien des égards »), et même face à lui-même, le contact ne se fait plus (« Que ce miroir baisse les yeux »). Le miroir, le reflet sont des figures très importantes chez Vîrus, à la fois une image de repère, et une perte de repères (« Moi c’est en fonction des miroirs que j’me trouve pas assez beau », L’Incruste). Face à ce néant total, l’Homme est prêt à commettre une tuerie (« Quand j’vois des foules, j’pense à une mitraillette qui s’défoule »), mais finalement, dans ce brouillard total, devient simplement fou.
La conséquence de « Reflection Eternal », elle apparaît dans le dernier morceau, « Navarre – Self Madman ». C’est sur l’expression « Self Madman » que je vous demanderais de prêter votre attention : au-delà du simple fait que ce soit une déformation de l’expression « Self made-man », c’est surtout le mot « self » qui exprime toute la puissance de l’EP et de son thème : l’Homme s’est fait tout seul, mais il s’est surtout rendu fou tout seul. Cette folie, on la ressent dans les ponts entre les différents couplets, où Vîrus essaye de se convaincre de sa sanité d’esprit en répétant « Je suis normal », justement une marque de la folie. C’est un morceau très complexe, peut-être le plus complexe de la carrière de Vîrus, dans la mesure où celui-ci se disperse dans des thèmes liés entre eux par sa folie : son écriture (« J’aime pas mes textes parce que j’les vis trop »), les autres (« Ça rend fou de rester dans leurs locaux ») … L’instru sort tout droit du cerveau d’un fou, un bourdonnement semblable à un véritable enfer mental. On s’en sort pas comme ça, de la prison mentale.
Je vais parler une dernière fois de moi, peut-être que quelques personnes s’y retrouveront, en moi. Ce double EP, je ne le conseille que rarement. C’est très extrême comme forme de rap. C’est très introspectif, et c’est hallucinant de voir à quel point je me rattache et je m’identifie, comme tant de personnes, à quelque chose qui n’a jamais été écrit pour moi. C’est psychologique j’imagine. Attention, je suis pas non plus la sale groupie qui kiffe ça parce que c’est un connard de misanthrope pour se donner un style sombre aux filles. Je m’y retrouve beaucoup, c’est tout. La frontière entre l’artiste et son personnage est très mince en règle générale, mais là elle est tellement mince qu’on se demande si elle existe, si les deux ne se nourrissent pas mutuellement en fin de compte. C’est quelque chose de très intime ce rap, un peu comme le Klub de Loosers, mais dans un registre différent. Mais ce qui me fait tellement halluciner, c’est la puissance du langage chez Vîrus. Il y a plein de rappeurs qui ont une belle plume, mais là, c’est d’un autre niveau. Les mots sont en amont des idées (attention, ne pas confondre le thème et l’idée), ces dernières sont créées à travers le langage, je pense que c’est quelque chose de rare en musique, et c’est peut-être la qualité suprême qu’un poète ou un rappeur peut voir. Un texte de Vîrus, c’est comme un film de Kubrick, plus tu le regardes, plus tu comprends la puissance de ce qui se dégage de l’œuvre. C’est le rap porté dans une autre dimension, inatteignable pour, parce que c’est Vîrus lui-même qui l’a ouverte.

Il m’est impossible de conclure. Je ne vais pas être scolaire en redisant ce que j’ai pu dire plus haut. J’ai bouffé de la conclusion inutile pendant mes trois années de lycéen, pour une des rares fois où je parle de quelque chose qui me plaît autant, je vais faire un doigt à l’éducation nationale, et aux bonnes mœurs intellectuelles. Je vous inviterais donc juste à écouter ce double-EP, et d’admirer le lyricisme de Vîrus, point barre. Même si l’on peut avoir l’impression de plonger dans un trou sans fin, l’expérience marque, et laisse des traces. Pendant longtemps.

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