Plus Neymar que Robinho

Avis sur Imany

Avatar Alexis Lallemant
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Les fans de foot vous le diront : il est tellement frustrant de voir un joueur plein de talents ne pas réussir sa carrière car il cherche trop le beau geste ou le beau dribble au détriment de l’efficacité. Pourtant ce genre de joueurs garde une cote de popularité très forte chez les fans de foot. En effet, difficile de ne pas s’extasier devant une compilation YouTube de Robinho ou d’Hatem Ben Arfa quand on est fan de ballon rond. Mais le but ultime d’un joueur de foot ne devrait t’il être pas de gagner des titres plutôt que d’impressionner 1% des fans avec des petits ponts ou des virgules ? On peut transposer cette réflexion pour le rap. De nombreux rappeurs ne seront probablement pendant toute leur carrière que des “rappeurs pour rappeurs”, c’est à dire plaire aux amateurs de punchlines bien senties, remplies d’allitérations et de métaphores. Mais comme pour un footballeur, le but du rap n’est-il pas de s’adresser au plus de personnes possibles tout en étant fier de ce que l’on fait ?

C’est la question que c’est sans doute poser Dinos, ex-Dinos Punchlinovic, pendant les quatres années d’absence qui ont suivi son EP Apparences sorti en 2014. Comment passer du jeune rappeur insolent de Rap Contenders à un rappeur mature respecté ? Comment ne pas avoir la carrière de Robinho mais plutôt celle de Neymar ? En effet, le Dinos des débuts était avant tout un maître de la punchline facile mais qui fait sourire. On peut en retenir certaines qu’il a partagé sur Twitter récemment : “Les derniers seront les premiers, carapace bleue” ou encore “Ma prof d’anglais ressemble à Arsène Wenger”. Le plaisir du dribble et du beau jeu étaient l’essence même de Dinos Punchlinovic (comme en atteste son nom). Mais avec Imany, Jules (son prénom) a réussi à simplifier son jeu pour devenir un monstre d’efficacité et de maturité.

Effectivement, dès les premiers extraits officiels sortis avant l’album (“Flashé” et “Les pleurs du mal”), on se demande si c’est le même rappeur que l’on connaissait auparavant. Les textes sont parfaitement maîtrisés, l’autotune calibré et les instrus totalement en osmose avec la voix et le flow de Dinos. Ce dernier n’est plus du tout là pour nous faire rire mais pour nous faire réfléchir. Cependant Dinos continue de nous faire sourire avec certaines punchlines très fines, digne de Raymond Devos qu’il cite dans “Presque Célèbre”. On peut noter : “Comme Caitlyn Jenner, on a grandi sans règles” ou encore “Aujourd’hui j’ai plus de paires que le gosse de Rachida Dati”. Le rappeur de la cité des 4000 à la Courneuve profite de son immense culture rap français pour rendre des hommages à Flynt ou aux X-Men sans que cela semble forcer. Son amour pour le rap français est l’un des thèmes récurrents d’Imany en reprenant des punchlines de ses idoles, en name droppant certains rappeurs (Busta Flex, le Rat Luciano, etc…) ou tout simplement en imitant le flow et la voix de Despo Rutti dans l’excellent “Bloody Mary” en featuring avec Youssoupha.

Les featurings sont d’ailleurs peu présents sur ce projet de 17 titres. En effet, on retrouve Youssoupha et Joke, deux rappeurs au style diamétralement opposé mais qui ont un point commun qu’ils partagent également avec Dinos : ce sont des rappeurs qui se sont fait remarquer par leur absence ces dernières années. Si le feat avec Youssoupha est une réussite et se marie parfaitement à l’album tout en prenant totalement à contre pied les auditeurs, on peut émettre plus de doutes sur le son “Beuh et Liqueurs” qui sonne un peu faux dans Imany. Un reproche que l’on peut également effectuer à “Iceberg Slim” et “Havana et Malibu” qui sont en soi deux bons morceaux mais dénotent par rapport au reste de l’album au niveau des sonorités et des textes. Le risque des albums de 17 titres comme Imany est d’avoir plus de chances de faire des erreurs et ce disque ne déroge pas à la régle. Ceci dit, le projet reste totalement cohérent sur 14 titres tout en étant varié dans les thèmes abordés par Dinos.

Si Aimé Jacquet disait à Robert Pires de muscler son jeu, un entraîneur de rap aurait sans doute dit à Dinos de simplifier son jeu. En réduisant son nombre de touches de balle, le rappeur d’origine camerounaise réussit à rendre ses textes diablement efficaces et entêtants. Impossible de ne pas se répéter sans cesse “J’écoute Panthéon dans la nuit” ou encore le refrain de “Spleen” quand on a écouté Imany. Si Dinos a toujours été un bon lyriciste capable de délivrer des couplets d’excellente qualité, son sens du refrain a sensiblement progressé depuis son dernier EP. Ces derniers sont bien plus percutants et simple à retenir.

Enfin, la façon d’aborder certains thèmes chers à Imany comme la vie de quartier, la foi, l’amour ou encore la gestion de la célébrité permet d’observer quelque chose d’assez évident : Jules est devenu un homme. Impossible de ne pas illustrer cette évolution avec le morceau “Helsinki”, probablement l’un des morceaux les plus poignants de cette année 2018. Sa carrière ayant démarrée très tôt (premier EP à 18 ans), le rappeur Dinos était encore à polir mais l’homme Jules également. Et on sent que l’homme de 24 ans n’est plus du tout le même qu’à 20 ans. Dinos est une belle preuve que le lien entre l’artiste et l’homme et ses valeurs est primordial pour avoir la musique la plus authentique possible. L’authenticité et la maturité sont donc les maîtres mots de cet album qui risque de manquer de succès commercial pour être considéré comme un classique du rap français. Mais avec Imany, Dinos montre que dans cette époque où les rappeurs inondent les plateformes de streaming, prendre son temps pour réfléchir sur soi et sa musique peut être salutaire dans la carrière d’un artiste.

Top 5 :
Hiver 2004
Spleen
Helsinki
Les pleurs du mal
Magenta

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