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Impérial

Avis sur JVLIVS

Avatar Aymeric Walden
Critique publiée par le

Après une mixtape, un album ayant marqué l'histoire du rap français et un Deo Favente en demi-teinte, le S revient en annonçant une trilogie qui débute par ce premier tome. SCH envoie ses flammes tel un incube pendant une heure. L'impression de sortir d'une sorte de rituel, une longue litanie à la croisée des Fleurs du mal et du Parrain, dans laquelle le namedropping de marques a remplacé les invocations.

"Musique des ténèbres/Chien à trois têtes sans la laisse" (Facile)

L'album possède des moments de grâce absolus, durant lesquels SCH multiplie les figures de style à résonance mafieuse d'une noirceur biblique. En commençant par l’instrumentale de V.N.T.M qui ajoute une touche spirituelle à un titre qui ne tarde pas à se vautrer dans une vulgarité blasphématoire. Comme une réminiscence d'un spleen baudelairien, il nous rappelle à notre condition humaine. Condition au terme de laquelle rôde la mort. « J’ai toutes les couleurs en billets/Tous mes proches morts en photo ». Il a recours à des images frappantes très visuelles, voire cinématographiques, pour nous plonger dans l’univers qui est le sien. « L’horizon/Tes yeux qui brillent » (J’t’en prie).

"Comme une abeille dans du sirop, j'veux m'en aller d'ici" (Ivresse & Hennessy )

Tout d'abord ce qui frappe, c'est le ton confessionnel de l'album. Le S se livre plus que jamais sur sa condition humaine, dans des confidences qui s'ouvrent par interstices comme les plaies sanguinolentes qui parcourent son corps. « L'enfer m'attend/Vertu et vice mais j'veux des habits neufs » (Bénéfice). En permanence tiraillé entre principes (l'honneur, la reconnaissance du ventre) et tentations terrestres. Il y confie dans Ivresse & Hennessy sa tendance à la pillave. Mais exprime une certaine lassitude face au succès et à toutes les tentations qui en découlent. En contrepoint à cet aveu de débauche, le rôle du père et de la mère. « Maman me dit : "Mon fils, t'es un homme" ». J't'en prie est un moment de confession solennelle, il semble une prière au Tout-Puissant de veiller sur son père, pour que son père continue de veiller sur lui.

Plus que jamais, aussi, les références sont centrées sur l'Europe, à travers les paysages méditerranéens qu'il fixe du regard, à l'horizon la mare nostrum. Le S développe un imagerie pittoresque. Se fantasmant en fils de parrain, l'italianité de Schwarzer est purement fictionnelle. Sa buitonisation avait démarré avec Deo Favente, et même avant ça, dès Gomorra sur A7, et se poursuit paisiblement avec JVLIVS. La réalité ce sont avant tout des histoires devenues réalité. SCH entretient un rapport purement littéraire au monde finalement. Il s'imagine ravioli jusqu'à devenir ravioli... C'est la criminalité fantasmée en mode Le Parrain et malgré l'entrelacement de la fiction et de la réalité, ça fonctionne dans nos oreilles.
Parce qu'il est parvenu à la qualité littéraire première qui est de noircir du vécu sur la feuille pour accentuer les reliefs des éléments biographiques.

Puisque la mafia est mentalisée à un point qui ne fait plus honte à ceux qui l'ont mentalisé ainsi, ça ne m'étonne plus de croiser des individus en ayant intériorisé les codes au point de s'enjailler sur la mort d'un juge ou d'un préfet.

La vulgarité débridée est un peu la marque de fabrique du rap mais en particulier du S. Ce n'est pas tant faire de l'argent qui fascine le gangster. C'est l'argent sale. Prendre une revanche sur le monde en le bafouant, en le dominant par des codes opposés aux siens. D'où l’agressivité des criminels qui ne met pas seulement l'argent en cause. Mais au-delà, c'est la guerre entre la légalité et la clandestinité, et l'impression que les règles de l'ascension sont tellement biaisées et injustes que même chercher à s'en sortir par ses moyens apparaît comme une insulte.

Ce qui exalte le criminel c'est de lâcher un gros mollard sur le Contrat Social. Le crime se voit légitimé comme offense au Contrat Social jugé répugnant. Faire de l'argent légalement, même si c'était possible à ce stade, ce serait approuver le Contrat Social. Or le criminel veut montrer qu'il a triomphé de lui.

En conclusion, avec JVLIVS, caractères romains sur la pochette, SCH affirme son hégémonie sur le rap français à la manière d'un empereur romain sur la mare nostrum. Et c'est sans doute l'album de l'année 2018. Impérial.

[Critique écrite en 2018. Réecrite en 2021].

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