Un apex de la composition : l'art floral du rap

Avis sur L'Ombre sur la mesure

Avatar lehibououzbek
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A l'échelle mondiale (mais surtout à celle des USA), La Rumeur ne semble pas jouir de la réputation de IAM, NTM ou encore MC Solaar. Ces artistes ont réussi à s'exporter outre-Atlantique et en Grande-Bretagne (pour ne parler que des pays anglo-saxons). En revanche dans l'Hexagone, le groupe parisien apparaît comme une des mesures-étalon sur la scène hip-hop ; du moins pour les amateurs du genre.
Explications.

Rétrospectivement, 2002 restera en France comme une sombre année. Une année marquée par des élections présidentielles où le parti de l'extrême droite a atteint le second tour à la surprise (quasi) générale, même si des signes avant-coureurs annonçaient quelque chose sentant le sapin. Coup de tonnerre et stupeur. J'étais en licence, je m'en souviens très bien. Cet album est sorti en plein dans ces élections et lui confère une aura supplémentaire quand on y regarde de plus près. Symboliquement, on voit les choses différemment avec le recul. J'appréhende les textes autrement et ces derniers me parlent davantage, d'autant plus avec l'expérience de ma vie. Mon parcours.
Cet opus, ce sont des fils d'immigrés, rappeurs, qui balayent sur plusieurs étages la saleté dont est tristement affublé le pays des soi-disant droits de l'Homme (sic). La société est passée à la moulinette des rimes, du verbe accrocheur sans être acerbe, le tout associé à une atmosphère de films policiers, brumeuse, enfumée, aux sonorités cuivrées ("Le coffre-fort ne suivra pas le corbillard") de cabarets pas souvent bien fréquentés. Car dans L'ombre sur la mesure il n'est pas seulement question de musique(s), mais un agglomérat de détails qui accouche d'une œuvre importante. Tel que 2 n'est pas toujours égal à 1+1. Vous me suivez ? Mais ici c'est la somme des parties qui fait naître d'une totalité encore plus conséquente que si elles (les parties) n'avaient pas été mariées aussi habilement entre elles.

Pourtant en 2002, le rap français a déjà connu moult albums majeurs. J'ai cité plus haut des artistes desquels sont tirés lesdits opus. A ceux-là je peux rajouter Oxmo Puccino, La Cliqua voire la Fonky Family. Ainsi La Rumeur arrive sur la scène frenchie en retard, là où le terreau d'une culture hip-hop avait été soigneusement posé, garni et entretenu. Mais comme la musique nous réserve toujours des surprises, les gonzes de la banlieue parisienne viennent apporter leur contribution de la plus belle des manières avec une grande intelligence dans les textes. Je ne trouve d'ailleurs à ce jour (en France), aucun album de cet acabit, que ce soit pré- ou post-2002. Autant dans L’École du Micro d'Argent, IAM avait réussi à se réapproprier les sonorités du Wu-Tang Clan sans les faire passer pour du pastiche ou pire du plagiat, autant La Rumeur nous pose un son, un beat, une ambiance qui n'avait jusqu'alors pas été envisagés dans une production long-courrier. C'est de l'Art Brut en quelque sorte. Du ready made sociétal. Un espèce de "prêt à l'emploi", et pas du suranné laissé au fond d'un placard pendant des années et resservi froid sous des aspects de trouvailles du siècle.
Le groupe ne triche pas, ne cherche ni les éloges non plus la gloire. Et ça se sent à travers les paroles, à travers une approche sans concession mais non moins veloutée de leur musique. Et ça, j'apprécie beaucoup.
L'ombre sur la mesure nous propose de nous pencher sur notre propre histoire au-delà de celles de ses protagonistes ici présents. Quand je dis 'histoire', je ne parle pas de celle qu'on nous demande d'apprendre religieusement à l'école sans broncher (avec toutes ses omissions volontaires), mais celle qui nous forge dans les différentes étapes de notre existence. Une part de déterminisme, une part de choix délibéré, une autre de sociabilisation, encore une autre inconsciente, etc, etc. Le champ des possibles est bien vaste.
Ici il est question d'immigration, de mode de vie, d'intégration, de politique, de choix politiques, de colonialisme, de corruptions, de pouvoirs, de voyages, d'apprentissages, de luttes, de douleurs et de combats pour la dignité. Et la question que je me pose : le sang doit-il nécessairement couler pour se faire entendre ? pour se faire respecter ? pour espérer garder une once de liberté ? Parfois oui. "Écouter le sang parler" nous donne justement quelques éléments de réponse.
À travers l'album, c'est un sang chaud comme la lave qui coule sur les maux déjà béants. L'ombre sur la mesure sort en 2002 donc, faisant étalage des dernières années (voire au-delà par moments) de gouvernance conservatrice d'une France qui ne cesse de s’essouffler. En juillet 2002, le groupe est attaqué en justice par le Ministère de l’Intérieur, alors dirigé par Nicolas Sarkozy. Leur sont reprochés des propos issus d'un article signé Hamé, publié le 29 avril 2002 dans le fanzine La Rumeur Magazine n°1, accompagnant l'album. Hamé est assigné à comparaître devant le Tribunal de Grande Instance pour « diffamation publique envers la Police nationale ». Tu m'en diras tant Bibi. Écoutez donc "Je connais tes cauchemars" (les paroles sont très crues sans être vulgaires) et vous comprendrez que le groupe est allé encore plus loin que ça dans la diffamation des poulets. NTM avait, en 1998, connu le même sort en étant condamné à 50000 francs d'amende pour propos tenus, et de la prison avec sursis si ma mémoire est bonne. Bref, je ne veux pas glisser vers un procès des politiques, mais bon ils nous les cassent menus quand ils s'y mettent. Cela dit en 2002, la patate était bien bouillante dans l'Hexagone pour ne rien arranger. Les affaires intérieures n'avaient apparemment rien d'autre à gérer ni à foutre que de venir casser les noix à un groupe de musique qui dénonçait, à juste titre, les dérives policières sévissant ici et là depuis fort longtemps. Juste retour de bâton par la rime, faute d'user de la répression et coercition opérées par L’État. Et vlan dans tes dents Môsieur le Sinistre de l'Intérieur (et ses sbires).

Musicalement, La Rumeur a tapé un grand coup. La production de Soul G (le DJ du groupe) y est pour beaucoup. Elle est juste énorme. Ce qui en ressort n'est pas gai...et c'est tant mieux d'autant plus que c'est très bien exécuté.

Perso je place cet album en haut (très haut) dans la pile des sorties rap françaises. A fortiori ce groupe qui est, selon moi, le meilleur que la France ait pu avoir.
Oui, ni plus ni moins.

Sur ce, je vous laisse avec vos cauchemars.

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