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Laughing Stock par FrankyFockers

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Mark Hollis naît en 1955 à Londres. Au début des années 80, il fonde le groupe Talk Talk en compagnie d'amis connus au lycée, Paul Webb et Lee Harris, ainsi que Simon Brenner qui quittera rapidement la formation. Rattachés malgré eux au mouvement new-wave synthétique, étiquette malheureuse qui les poursuivra longtemps, Talk Talk a écrit 5 albums en 10 ans, chacun étant plus convaincant que le précédent, jusqu'au dernier, le lumineux Laughing stock, disque d'une richesse et d'une beauté rares.
The Party's over, premier opus, paraît en 1982 sur le label EMI et rassemble quelques singles sympathiques dans une veine synthétique années 80. En 1984, sort It's my life, leur album qui bénéficiera du plus grand succès public grâce aux hits It's my life et Such a Shame. La transition vers une musique plus introspective se fera avec The Colour of spring, en 1986, où, au beau milieu de tubes imparables se glissent des perles faites de silences et de ruptures. Talk Talk est tout doucement en train de s'éloigner des canons de la pop et de la variété, ce que confirme leur quatrième album de 1988, Spirit of eden, un disque malade et déprimé, laissant déjà entendre les influences du kraut-rock (le rock planant et psychédélique allemand fin 60's/début 70's) et du jazz qu'ils aborderont plus en profondeur dans le suivant. Cet album marque le début de la rupture entre le groupe et EMI, qui s'achèvera devant les tribunaux.
Pour Laughing stock, Talk Talk change donc de label et signe désormais chez Polydor qui, pour l'occasion, réactivera spécialement le défunt (et mythique) label Verve. Autre changement, Paul Webb, bassiste d'origine, quitte le groupe pour fonder O.rang. Tim Friese-Greene, producteur de Talk Talk depuis The Colour Of Spring est également devenu le pianiste officiel de la formation. Son influence est telle qu'il cosigne toutes les chansons de Laughing stock avec Mark Hollis.
Cet album est sans conteste leur chef-d'œuvre. Enregistré dans les studios Wessex de Londres entre septembre 1990 et avril 1991, Laughing stock se caractérise tout d'abord par son instrumentation acoustique : voix, guitares, pianos, orgues, harmonium, batterie, percussions, harmonica, 7 violons, 5 violoncelles, contrebasse, clarinettes, trompette, cor, au total près de 20 musiciens participent à l'enregistrement. Nous sommes très loin des accords synthétiques des débuts. Le disque comporte 6 morceaux qui bénéficient d'une production assez extraordinaire, pointilleuse jusqu'à la perfection, tout en offrant beaucoup de relief, de profondeur, et la sensation d'entendre les instruments en live, comme si, privilégié, l'auditeur avait les musiciens en face de lui. C'est un disque de chair et de sang, un disque vivant sur lequel le chant de Mark Hollis, plaintif, gémissant, hésitant, apporte une fragilité constante et permet d'autant plus de ressentir ce disque physiquement.
Il faut aussi écouter sa fascination pour le silence, un silence plein de sens qui raconte plus de choses que trop de notes. Un véritable travail de recherche sur l'épure. Un silence religieux également, puisque les compositions sont empreintes d'un profond mysticisme. L'auditeur est dans un constant état de recueillement d'où il est pourtant fréquemment tiré par des éclats nerveux et étonnamment expérimentaux. Laughing stock est fait de tensions et de silences, de râles et de moments de quiétude, qui ne permettent pas l'écoute distraite. Inspiré autant par le jazz, la musique contemporaine et le kraut-rock, Talk Talk s'affranchit de toute référence pop pour offrir un mètre-étalon, un disque de référence. Il est cité par une quantité astronomique de musiciens de renom, de Portishead à Tortoise en passant par Jim O'Rourke, comme étant un chef-d'œuvre. On pourrait même aller plus loin en disant qu'avec Laughing stock, Talk Talk pose toutes les bases d'un genre musical alors en devenir, le post-rock, ce courant de rock aérien et atmosphérique qui sera popularisé par de nombreux groupes de Chicago quelques années après.
Mais il y a également beaucoup de pessimisme dans cet album. Ou, plus que du pessimisme, du renoncement. Comme si Hollis savait déjà que tout était fini et avait besoin de faire semblant d'y croire une dernière fois. Laughing Stock est un album de deuil. Le groupe se sépara en effet quelque temps après la sortie du disque, et Mark Hollis mit sept années avant de sortir son premier, et unique à ce jour, album solo. Un album qui sonne comme le prolongement apaisé de Laughing stock, monument ultime et trop longtemps sous-estimé de ce groupe majeur.

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