La musique rend aveugle

Avis sur Má Vlast

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Ce soir-là, je m’apprêtais à descendre du bus quand Vltava de Smetana résonna à travers mes vieux écouteurs décrépits. L’incroyable beauté de la chose me dégoulina dans les tympans jusqu’à me pétrifier d’extase. Mes yeux errèrent dans le vague un court instant et je la vis.

Elle.

J’aperçus d’abord la cascade de cheveux couleur ébène dévaler les frêles épaules, d’un noir si intense et ténébreux qu'il donnait envie de s’y enfoncer tout entier pour s’y perdre et enfin s’y noyer. Encore que périr au cœur de ce lac d’or noir sans contempler les yeux verts émeraude eut été un crime. Oui, des yeux de chat, des yeux de fauve. Ce regard était un outrage. Une atteinte à la bienséance. Au son des flûtes enchanteresses, j’admirais le nez grec aux proportions parfaites, comme sculpté par des mains d’orfèvre, des mains d’artiste. Voilà, me dis-je, la plus belle créature que le monde n’ait jamais portée. La Cléopâtre de l’abribus. Magnitude neuf sur l’échelle d’Aphrodite.

Emporté par les vibrations chatoyantes des violoncelles, je bondis hors de l’appareil et, phénomène étrange, m’élevai dans les airs au-dessus de la maigre foule de badauds. Mon corps n’étant plus soumis à la gravité terrestre, je dus redoubler d’effort pour atteindre le trottoir serti de déjections canines parfumées à l’eucalyptus et approcher l’inconnue aux yeux de chat. Sitôt le pied à terre, je découvris l’objet de toutes mes convoitises, engoncée dans un chandail beige laissant entrevoir d’imparables arguments.

Les tintements hystériques du triangle, la folle mélodie, le claquement sourd du tambour me firent vriller le sang. Dans un élan de frénésie incontrôlable, je retirai mes écouteurs pour aborder la Cléopâtre de mes rêves... et le charme se rompit aussitôt. Je réalisai d'abord que mon atterrissage ne s’était pas déroulé sous les meilleurs auspices compte tenu l’état de ma chaussure droite souillée d’excréments canins non parfumés à l’eucalyptus. La fille, elle, haussa les sourcils d'un air niais et s’écria « oh, tia un problème, toi ? » le tout déclamé avec un accent marseillais qui me fit monter les larmes. J’observai alors son visage autrefois tant vénéré et y décelai désormais mille imperfections, mille vices cachés. La forme du faciès n’était pas régulière, sûrement quelques coups de rabot avaient été oubliés de-ci de-là lors de la phase de conception. Les couches de fard se superposaient jusqu’à former une masse graisseuse sur les pommettes. Autour du cou, un pendentif « Lady Gaga » luisait faiblement sous le halo jaunâtre du réverbère.

Pris au dépourvu, je lui répondis naïvement que mes pensées s’étaient égarées, principalement à cause de Smetana. Elle fit la moue et me proposa d’aller me faire enculer. L’activité n’étant pas prévue dans mon programme du soir, je replaçai mes écouteurs et m’élançai sur le trottoir au rythme des violons enjoués de Vltava. Deux rues plus loin, je tombai encore amoureux. Une magnifique créature de 92 ans, cette fois.

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