Experience d’écoute magistrale

Avis sur Meddle

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Il n’est sans doute pas l’album du Floyd le plus présent dans les mémoires collectives. Pourtant, et au même titre qu’Animals (bien que les raisons en soient différentes), ce Meddle est l’une des pépites de Pink Floyd, bien à l’ombre de ces superbes successeurs que seront the Dark side of the moon et Wish you were here et pourtant probablement plus intense en terme d’émotion pure.

Alors pourquoi ce sixième album en quatre ans ne traverse t-il pas le temps aussi bien que ses cadets (aux yeux du grand public j’entends) ? La réponse tient peut-être dans le graphisme. Mis à part le Piper at the gates of dawn de Syd Barrett, les Pink Floyd ont toujours habillé leur musique d’énigmatiques artworks. Celui-ci ne déroge pas à la règle. Difficile il me semble d’avoir une idée concrète au premier regard de la représentation graphique ornant l’objet en carton contenant la galette vinyle (ou le CD). Il s’agirait d’une oreille humaine baignée dans des ondes sonores, un concept proposé par le groupe et mis en image par le regretté Storm Thorgerson, d'Hipgnosis. Mais ne peut-on pas y voir d’autres interprétations ? Un aspect nébuleux rappelant Saucerful of secrets contrastant avec le côté terrien d’ Atom heart mother, ou mathématique de Dark side …, des pochettes inscrites dans la mémoire du rock pour des décennies encore.
Suivons donc ce conduit auditif qui nous mène surement au cœur de l’âme Floydienne des seventies tout juste naissantes.

La construction de l’album n’est pas inconnue non plus. Une longue pièce musicale contenant des sections d’avant-garde psychédélique insérées dans des parties plus mélodieuses, le tout couvrant une face, et des morceaux plus ramassés, plus folks, non dénués d’un certain humour dans les textes et les arrangements… on retrouve clairement le schéma de Saucerful of secrets ou Atom heart mother.
La musique elle, marque un tournant majeur mais que l’on ne percevra véritablement comme tel que deux ans et deux albums plus tard. Meddle est une sorte de métamorphose dans la continuité. Un paradoxe qui prendra tout son sens quand la discographie complète sera disponible (1966-1993 si bien sur l’on écarte Endless River paru en 2014…)

"One of these Days" – l’ouverture.

Atout puissant de ce titre, sa beauté diabolique. Je m’explique. Ce morceau m’a longtemps fait peur dans ma prime jeunesse (né dans les années 80, j’ai été bercé par cet album et quelques autres fondamentaux des deux décennies précédentes, merci maman merci papa…). D’abord ce vent tempétueux en ouverture, tout ces sons diffusés à l’envers et tournoyants dans le champ stéréo… le climat est sombre, apocalyptique et… profondément attirant.

Que ce soit la version originale ou les réinterprétations live (tournée magistrale de 87-88 et live At Pompeii), cette voix trafiquée et son interprétation par Nick Mason m’angoissaient profondément pourtant je n’en décryptais bien-entendu pas encore le sens.
Mais étonnamment, cette petite section inquiétante, toujours je l’attendais, elle m’intriguait. Probablement parce qu’elle signe le point de rupture entre cette phase redondante de claviers plaqués dans l’espace stéréo, de guitare slide au bottleneck virevoltants posée sur cette basse doublée et ce démarrage d’inspiration plus progressive qu’à l’accoutumée chez Pink Floyd (groupe trop souvent classé dans le prog'; à mon sens une erreur).
Rarement, le Floyd sonnera aussi rock au sens premier du terme. Animals et A momentary lapse of reason en seront les successeurs. Et tout ça avec… une structure sur 2 accords et pas les plus complexes.

"Pillow of wind, "Fearless", "San Tropez", "Seamus" – Un ventre pas si mou…

Comme Atom heart… ou Wish You were here plus tard, les portions centrales de Meddle peuvent paraitre fades au regard des fastueuses ouvertures et fermetures de l’opus. Le tempo jazzy de "San Tropez", l’ambiance de stade aux entournures de "Fearless", les aboiements plaintifs en rythme de "Seamus"… C’est Pink Floyd sans aucun doute. Ce sont de très bons morceaux où le groupe semble en osmose parfaite dans la composition et l’interprétation, complicité que l’on ne retrouvera totalement que sur Dark side of the moon. Mais c’est tellement loin de l’univers qui propulsera le groupe au rang de légende planétaire, que l’on se demande si ces morceaux sont du simple remplissage, ou s’ils servent pleinement la cause des monstrueux "One of this days" et "Echoes" décuplant toute leur puissance intrinsèque.

Dans le détail, "A pillow of wind", annonce l’album Obscured by clouds avec sa base acoustique fluide, l’orgue discret, le bottleneck encore (ici sur 2 pistes bien découpées dans le champs stéréo), la cymbale Charleston en seule rythmique. Une très belle mélodie toute en sombre finesse signée Gilmour/Waters, mais que l’on peut attribuer il me semble, au seul Gilmour tant son style est repérable.
De la même manière, la co-signature de "Fearless" semble un peu surfaite, tant ce dernier sent la patte Waters à plein nez. La juxtaposition de "You’ll never walk alone" sur le final, standard devenu hymne des stades outre Manche, perturbe un peu de prime abord, mais devient finalement part intégrante du morceau après quelques écoutes.
Quand à "San Tropez"/"Seamus", nous avons là deux morceaux de base jazz puis blues, un peu à part dans l’œuvre Floydienne, sorte de 'private joke' que le groupe s’autorise à glisser à ses fans.

"Echoes" – En apothéose.

Paroxysme atmosphérique, en vingt-trois minutes et trente secondes, de cet album et couvrant l’intégralité de la face B, ce titre restera probablement un Majeur, un Essentiel du rock moderne (post Sgt Pepper’s j’entends). Ou comment construire un morceau à partir d’une seule note de piano, passée dans une cabine Leslie (procédé qu’avait utilisé Geoff Emerick, cinq ans auparavant, avec la voix de Lennon sur "Tomorrow never knows"…).
Il faut dire qu’on était là dans la décennie (1965-75) de tous les essais cliniques en matière de trafic de sons en tout genre. Résultat : tout ce qui a été fait à cette période est, encore aujourd’hui, l’influence majeure des artistes et techniciens du son. Même si ces procédés ont été réinventés, numérisés et intégrés comme filtres numériques obtenus par simple pression d’un bouton de console ou de pédale. Peut-on encore créer du neuf en tirant partie d’association de technologies ? Difficile à l’ère du numérique. Les laboratoires de recherche ont fermé leurs portes, les savants fous sont en retraite ou disparus. Ils ont légué leurs travaux à l’industrie digitale qui se contente de rajeunir, simplifier, rapetisser, concentrer les procédés complexes et hasardeux (le hasard qui pourtant faisait souvent bien les choses !) et les resservir sous formes de filtres (philtres ?) la plupart du temps sans âme… Nostalgique moi ? vous croyez ?

"Echoes" c’est un thème d’une beauté simple et absolue à la fois, encadrant de longues plages instrumentales dont la redondance rythmique et les jeux de question/réponse entre guitares et claviers distillent chez l’auditeur la sensation d’une montée en puissance profonde sans pour autant jouer du fader ou de l’intensité d’interprétation.
"Echoes" c’est aussi et surtout, trois minutes de climat cauchemardesque, la sensation du vide absolu, une sorte de "hors-la-vie"... Ne restent que les corbeaux, les charognes, les fantômes, la bise glaçante, les abîmes... Alors pourquoi inclure ces plages d’improvisations atmosphériques en partie maîtrisées, comme au temps de Barrett et de l’UFO ?... un clin d’œil ? surement pas ou du moins pas seulement !
La mise en perspective de cette parenthèse psychédélique s’établit à nouveau quand on regarde la suite du morceau.
Sortie de la torpeur avec le retour du sonar issu de la Leslie, montée en intensité par paliers successifs, cette séquence noire que l’on vient de vivre est en train de prendre tout son sens…
La légende veut que lors d’un concert au bord d’un lac, l’interprétation de ce titre à pleine puissance a tout simplement décimé toute la population aquatique. Pas étonnant que l’écoute de la seconde moitié de ce morceau, encore aujourd’hui, à chaque fois, insuffle chez certains (j’en fais partis) un frisson continu de près de trois minutes, jusqu’à l’orgasme auditif magistral, quand à 18’14 revient la lead guitare cristalline de Gilmour. Oh, le thème joué n’est pas virtuose il est juste enivrant, absolu, bouleversant… En fait, les effets puissants d’une drogue dure pénétrant tout l’organisme, sans les effets secondaires et les problèmes de santé public qui vont avec. De la morphine légale et pour tous en vente chez tous les bons disquaires. Malheureusement non remboursé par le Sécu. Et un médicament qui reste malheureusement onéreux, hormis durant les rares périodes de soldes. Pourtant le brevet doit avoir expiré depuis bien longtemps et le labo ne manque en aucun cas de liquidité... ça ne devrait plus dépasser les sept ou huit euros !

Maintenant, tentez une expérience.
Écoutez la version du best of de Pink Floyd justement dénommé Echoes. Version amputé des trois-quart de cette parenthèse centrale purement atmosphérique.
Ou pire encore. Découpez vous-même l’entièreté de cette séquence musicale et juxtaposez le début du morceau et son grand final.
Il n’y a plus la saveur, il n’y a plus l’intensité. Et c’est la marque Pink Floyd : savoir climatiser sa musique d’un dosage parfait entre musicalité, nuances, atmosphère, temporalité et puissance. A l’inverse quand vous écoutez les versions live intégrales, le frisson ressenti est encore plus fort. Vous entendez les réactions du public, percevez le frisson général qui s’empare de la foule juste avant de vous saisir vous aussi, dans votre fauteuil ou votre voiture, des années après ce concert et ce à chaque nouvelle écoute…

Puis arrive le retour en Coda et le final, qui ne viennent jamais perturber cette sensation de bien-être. L’essentiel est atteint. Une pure merveille est née en ce mois de novembre 1971. Un disque rarement cité comme référence Floydienne. Selon moi, au sommet de par ses deux pièces principales... au moins autant que Dark side... !

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