La machine à remonter le temps

Avis sur Melas

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Je me souviens d’un temps que les moins de 20 piges ne peuvent pas connaître. La période cassette audio, CD et minitel. Durant cette ère moyenâgeuse 3615 Ulla faisait des émules, 3615 Megaupload n’existait pas. Ouais mon p’tit loup, c’était une autre époque comme diraient ce bon vieux Guyness ou cette canaille de Djee. L’époque où un album avant d’être du son, c’était un objet, un vrai de vrai. Et pour jouir de l’objet vrai de vrai produisant du son, pas le choix, fallait raquer sévère ou ruser. Pour bibi, la ruse se jouait dans le temple de la culture musicale c’est-à-dire la cours de récré. Échanges sous le blouson, négociations à bâtons rompus, troc à gogo. Une véritable économie souterraine se mettait en place entre midi et deux… le peer-to-peer artisanal. L’important pour tirer son épingle du jeu, c’était le réseau, les connaissances. J’avais mes dealers fétiches, Antho, le garnement des beaux quartiers, fringué comme un cadre et spécialisé dans le Gangsta rap, Guillaume, bassiste peinant à aligner deux accords mais amateur de Bowie ou encore Romain qui proposait à sa clientèle masculine les enregistrements des films érotiques de M6, les corrections des dm de maths et divers albums de metal.

Comment expliquer la joie ressentie lorsqu’un de ces lascars me glissait dans le sac à dos, entre l’agenda et le carnet de correspondance, une de leurs fraîches acquisitions, me chuchotant à l’oreille : « écoute-ça, c’est de la bonne » ? Et moi, miroitant le précieux sésame, un Dre ou un Metallica, l’écume aux lèvres. Comment expliquer mon impatience folle à la sortie du collège, ce sourire béat sur le chemin du retour ? Direction la chambre poussiéreuse, la chaîne hi-fi, la touche « play » et adieu équations à deux inconnues, tangentes et dérivées, adieu Zadig et Voltaire, adieu seconde guerre mondiale et PIB du Japon. Je pourrais aussi raconter les économies sur le repas du midi, à bouffer des biscuits premiers prix toute la semaine pour se payer le dernier Daft Punk. Le samedi au magasin, c’était le jour du Seigneur, la messe des ados mélomanes avec les copains. Pas question de faire la fine bouche une fois l’emplette dans le lecteur, on se délectait de chaque piste des semaines durant. Méthodiques et sérieux, on disséquait la bête, tapotant sur la touche « repeat » jusqu’à l’écœurement. Ouais mon p’tit choupinet, à cette époque, la musique était une aventure. Chaque album de nos collections avait une histoire.

Aujourd’hui, tout est à portée de clic, tout est à disposition. L’aventure consiste à allumer son téléphone, son ordinateur, sa tablette, naviguer quelques secondes et se coller l’écouteur dans l’orifice prévu à cet effet. Si simple, si évident. Alors on ingurgite sans appétit, on déglutit sans mastiquer, on enchaîne les chansonnettes. Boulimie musicale dénuée de saveur ou presque… « pas mal ça », « tiens, ils sont doués les bougres », « sympa la prod’ » et ça défile. Et puis, c’est au moment ou tu t’y attends le moins, quand tu te paumes dans les tréfonds obscurs du web, un poil désabusé, que survient la claque inattendue. Il était une heure du mat’, un samedi soir maussade, quand je me suis retrouvé scotché au fauteuil par une bande d’inconnus. Une heure du mat’, un samedi soir maussade et la flamme se raviva brusquement dans mes entrailles. J’ai onze ans, la gueule ravagée d’acné, mon vocabulaire se résume à « trop méchant » et me voilà comme enfermé à double tour dans ma piaule d’antan, renvoyant au diable mon sens critique, les analyses rigoureuses, mon aigreur d’internaute. La faute à Lé Betre, groupe déjà enterré, guère étonnant avec un nom pareil tu me diras. Le chanteur, cet anonyme qui m’a ranimé la machine à frisson, il est peut-être maçon ou boulanger. Peut-être même qu’il est en train de faire dorer ses croissants au fin fond de la Suède pendant que tu lis ces lignes. Ouais mon p’tit coco, c’est la magie de la musique. Inexplicable. Suffit d'une poignée de riffs et d'un pâtissier qui s'époumone pour me faire voyager dans le temps. Alors, si tu le veux bien, faisons comme si nous étions dans la cours de récré, la cloche vient de sonner, il est dix heures du matin, les blaireaux jouent au foot, les nunuches révisent la géographie et moi, je te glisse l’album de Lé Bret dans le cartable en te chuchotant « écoute-ça, c’est de la bonne. »

https://www.youtube.com/watch?v=kyq_MMVww4o

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