Or Noir Part 3 : perte d'aura et héritage

Avis sur Or Noir Part 3

Avatar Olé_Renoul
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Or Noir est un véritable monument de la trap française, et même plus généralement du rap français, qui aura marqué son époque et influencé toute une génération de jeunes rappeurs (notamment de Sevran) qui ont fait leur chemin dans le sillage de Kaaris. Les deux premiers volets de la série, portés par le grand Therapy n'aurons sans doute jamais été égalés par d'autres albums du Dozo (malgré un très solide Le Bruit de mon Âme), et l'annonce d'une troisième partie, après le très inégal Okou Gnakouri et le décevant Dozo, en a ravi plus d'un. Néanmoins, il y avait des craintes à avoir. Kaaris allait-il "salir" la marque Or Noir de sa terrible Zumba ? On était libre de le penser, mais force est de constater que ça n'a pas été le cas. Cependant, sortir une troisième partie d'Or Noir, plus de quatre ans et demi après la deuxième était un véritable défi, que Kaaris a relevé. A-t'il réussi ? Le constat est très mitigé.

L'esprit Or Noir

Or Noir, plus que deux excellents albums, c'est un véritable esprit, c'est une aura, c'est l'alchimie entre le producteur et le trappeur (pas le chasseur, on parle ici de celui qui n'envoie que du sale dans tes oreilles). Et ce troisième volet part déjà avec du retard, Therapy ayant été remplacé par de multiples beatmakers (au talent indéniable, néanmoins). Cependant, cette diversité dans les producteurs ne se ressent que peu (malgré les prods de Double X se situant, à mon sens, légèrement au dessus des autres), l'album étant globalement cohérent. Mais la cohérence de cet album ne fait pas penser à celle d'un Or Noir, qui était un projet si minutieusement peaufiné dans la saleté qu'il en devenait presque beau. Non, ici, l'album est plus générique. Lorsqu'on lance la lecture du projet, on est très agréablement surpris par Chien de la casse, avec sa prod aux relents de Therapy portée par les MōC. La track n'est peut-être pas au niveau d'Or Noir mais on ne peut présager que du bon par la suite. S'enchaînent ensuite Monsieur météo, dont on finit par chanter le refrain dès la première écoute et Briganté, premier featuring de l'album porté par un Sofiane survolté, mais où Kaaris montre des premiers signes de faiblesse, avec un autotune assez malvenu sur le refrain. Mais nous sommes en 2019, et même si l'album n'est pas aussi surprenant et imaginatif qu'Or Noir à son époque (est-ce même possible ? Nous y reviendrons plus tard), il reste néanmoins efficace.

Et c'est là que ça se gâte. L'enchaînement de Gun salute et de Golf7 r (qui sont, à mon sens, d'excellents sons en tant que tel mais qui n'ont peut-être pas leur place dans un Or Noir, notamment pour le deuxième) plonge l'album dans une routine de laquelle il peinera à sortir durant les 36 minutes restantes. On enchaîne sons trap relativement efficaces mais peu surprenants et ne faisant qu'à peine bouger la tête (Livraison, Ca on la, Tout était écrit) qui n'ont clairement pas le niveau d'un Bouchon de Liège ou d'un S.E.V.R.A.N, et sons autotunés qui auraient été bienvenus dans n'importe quel autre album du Dozo. Mais pas dans Or Noir. Et c'est là qu'il s'agit de soulever les bonnes questions : le format Or Noir est il adapté au Kaaris de 2019 ?

Or Noir : un format désormais hors propos pour un artiste s'ancrant dans l'actualité ?

Si Or Noir, à son époque, avait autant bousculé les codes du rap hexagonal en imposant la trap comme un genre majeur de ce style et a ouvert la porte à tout un tas d'autres rappeurs sevranais vers le game (Ixzo, XV Barbar, Kalash Criminel, 13 block...), c'est bien pour le tremblement de terre musical que Therapy et Kaaris ont créé. C'était frais, sale, très sale même. Entendre un rappeur décrire ses prouesses avec des baguettes chinoises n'aura jamais été aussi intense que dans le mythique Bouchon de Liège. Mais les années ont passé, le sevranais a fait son petit bout de chemin musical, dont l'évolution a plu à certains, et déplu à d'autres, mais il est indéniable qu'Or Noir est, et restera sans doute, son meilleur album. Mais s'il a été aussi marquant, c'est grâce (ou à cause) de l'époque à laquelle il est sorti. Les leads agressifs et les hats à outrance de Therapy qu'on se plaît encore à écouter aujourd'hui auraient-ils le même impact qu'en 2013 ? On ne le saura sans doute jamais, mais la question mérite d'être posée. Kaaris est un rappeur ancré dans l'actualité (on pense à Tchoin et sa punch sur Pokémon GO ou encore plus récemment à son passage dans TPMP), et également dans l'actualité musicale (il faut noter son passage remarqué sur 93 Empire), et la "belle époque" avec Therapy, bien qu'étant toujours un bonheur à écouter devra sans doute rester là où elle est.

Un constat final mitigé

Revenons au sujet principal de la critique : Or Noir Part 3, le nouvel album du Dozo. Le ressenti est très mitigé, même si l'esprit Or Noir a été relativement bien respecté sur certaines tracks, des sons comme Débrouillard sont totalement hors-propos à cause de la marque Or Noir posée par les tons noirs et dorés de la jaquette (qui est excellente, et sans doute plus fidèle à Or Noir qu'une grosse majorité des tracks de l'album). Cet album aurait sans doute mérité une meilleure note car il est plein de points positifs et d'influences nouvelles (l'autotune et les vocals de Kaaris faisant parfois penser à du Kekra sur Golf7 r et Détails), et que Kaaris n'a pas été aussi bon depuis 2015 (il faut noter ses excellents flows et quelques punchs qui sortent du lot des punchlines habituelles de la trap française). Un autre excellent point n'ayant été que survolé dans cette critique : les featurings. Sofiane est tout bonnement excellent, MacTyer est toujours efficace et le duo SCH/Kaaris présente une alchimie à laquelle on ne s'attendait pas forcément. Mais c'est un volet de la saga Or Noir, et sans conteste le pire des trois. Beaucoup de sons seront vite oubliés (comme dans les deux autres volets au final), mais en plus de ça, l'album ne surprend que trop peu, et pas toujours dans le bon sens. L'autotune, bien que maîtrisé, ne colle pas non plus à l'esprit des albums d'origine car trop utilisé (il doit y avoir deux ou trois sons autotunés dans Or Noir, gros maximum). Et de plus, pour un projet devant s'inscrire dans la lignée de ses prédécesseurs, en proposant du neuf, en étant inventif, l'utilisation de "sku sku" est franchement malvenue (sérieux on est où, sur une track de La Fouine ?).

Quel futur pour Kaaris ?

Cet album n'était pas l'album de trop, et il vient clairement relever le niveau par rapport à ses deux derniers projets. Mais il sera malheureusement retenu pour son titre et pour la déception qu'il a été. Il est dorénavant temps pour Kaaris de tourner la page "Or Noir", et de sortir des albums de la même teinte musicale que cette dernière sortie. Il ne sera sans doute jamais aussi bon qu'en 2013 et 2014, mais il faut se faire à cette idée. Ce n'est pas dommage, c'est comme ça, et Kaaris aura été un élément particulièrement marquant de cette décennie du rap français. Il aura inspiré d'actuels ou de futurs très grands noms du rap hexagonal, qui reprendront, ou ont déjà repris, le flambeau de l'innovation. On pense notamment à 13 block et leur dernier excellent projet Triple S (je vous invite par ailleurs à jeter un coup d'oeil à ma critique de l'album en accédant à mon profil).

Il est temps de clore cette critique, je vous remercie par avance pour l'attention que vous y porterez, et je vous souhaite une bonne année rap 2019.

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