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Red par eukaryot

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Groupe phare du mouvement progressif, né du cerveau un poil boursouflé mais néanmoins torturé du sieur Gilles Fripp, (je vous invite à d'ailleurs écouter The Cheerful Insanity of Giles, Giles and Fripp , premier groupe du maître, assez amusant)

King Crimson est une bête protéiforme, aux nombreuses incarnations. Celle qui nous interesse ce soir est considérée par beaucoup comme étant la dream team, puisqu'autour de Fripp à la gratte, on retrouve Bill Bruford derrière les fûts, John Wetton à la basse et au chant. Rien que ça, ma bonne dame. L'album se nomme tout simplement Red

Cet album fut en quelque sorte la fin du King de la grande époque, son chant du cygne, puisqu'après Red, le Roi Pourpre traversera une période douloureuse, et quelques albums de moindre ampleur, avant de revenir pour une dernière poussée de fièvre avec le grand Discipline, qui ne s'avère toutefois pas aussi dément que Red.

Comment, de toute manière, parvenir à dépasser un tel monstre, un album aussi gigantesque?

A la fois violent, glauque, somptueux, sirupeux par moment, Red impose une vision du rock métissé mais radical, sachant emprunter aussi bien au hard naissant qu'au jazz, préfigurant même par moment ce qui sera la musique actuelle (Mars Volta, Tool, Radiohead, Meshuggah et les trois quart des groupes que nous écoutons et aimons doivent TOUT à King Crimson), clouant l'auditeur sur place avec de brillante démonstrations de puissance (Red, la fin de Starless), ou l'envoyant planer un brin au dessus de son lit (Starless, Providence).

Red commence par une succession de variations sur un riff de base, de plus en plus agressives. Purement instrumental, Red fait monter une pression presque intolérable sur l'auditeur, et l'on sort déjà lessivé de ces six minutes infernales, d'autant que les bois et les cuivres, loins d'être remisés à l'arrière ajoutent leur énorme grain de sel à une cuisson étouffante, avant un final aussi surprenant qu'abrupt. Puis Fallen Angel débute, et l'auditeur pense avoir à faire à une facette plus soft du groupe, lorsqu'il entend Wetton jouer au crooner sur une mélodie inoffensive.
L'on croit presque assister à un morceau de soft-jazz façon années folles. Mais la gratte sèche de Fripp égrène des arpèges délicieux avant de faire retomber le tout dans une sauce saturée d'electricité, pour un refrain atrocement pesant, menaçant et chargé de nostalgie...

King Crimson brasse les influences et les sonorités avec une aisance insolente, et là où des groupes se perdent dans un propos si expérimental qu'il en devient abscons, King Crimson rend tout cela parfaitement accessible. Autre instru, One More Red Nightmare semble être basé sur le même thème que le premier morceau, accéléré et transposé, avant de prendre une toute autre direction, où le jeu si reconnaissable de Fripp s'étend et accapare tout l'espace, soutenu par une rythmique impeccable et les saxos de ses compères Collins et McDonald.

Les musiciens semblent s'éclater tout du long, et ce n'est pas le monumental Starless, pièce épique de douze minutes clôturant l'album, qui viendra démentir cette impression. La montée survenant juste après la première partie est une véritable démonstration de finesse et de frustration. Sur une note lancinante, Fripp et Wetton construisent, pièce par pièce, une véritable bombe à retardement, un compte à rebours implacable qui annonce un orage surpuissant. Et lorsqu'enfin la tension se relâche d'un coup, Bruford impose un rythme quasi drum'n'bass -souvenez-vous que Red est sorti en 1974-, accompagné d'un saxophone furieux, Fripp se démène comme un dément, tenant toujours sa note, et la basse de Wetton souffle rageusement. Et puis, d'un coup, tout se remet en place, le superbe thème de mellotron revient, accéléré et renforcé par les cordes, pour un final atteignant des sommets émotionnels vertigineux. D'ailleurs, Air leur a carrément piqué la mélodie principale pour leur morceau-hit « Playground Love », de la B.O de Virgin Suicides. Pas de procès en plagiat, mais quand même, la ressemblance est troublante...

Red est un album tenant une place à part dans le coeur des fans de Crimson. Surfait diront certains, plus grand album de tous les temps, diront d'autres... Balladez-vous sur le net pour constater que certaines discussions entre fans relèvent de l'hystérie totale, et à raison. A mes yeux, c'est l'album qui définit presque à lui tout seul les bases de ce que sera le rock dans les années à venir, et préfigure surtout ce que deviendra le metal par la suite.

Complexe, intriguant, joueur, Red, s'il n'est pas le meilleur du Roi Pourpre (je lui préfère Lark's Tongue, mais c'est pour une autre fois, les enfants), est sûrement leur plus emblématique, et de toute façon, un album à posséder dans sa discothèque.

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