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Roulette russe

Avatar J. Z. D.
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En 1979, Bashung n'a pas la forme. Sa première femme vient de le quitter lorsque sa mère meurt emportant avec elle l'épais mystère qui entourera désormais sa naissance. Alain n'en peut plus de flotter, seul au carrefour de sa vie il est temps de faire un choix. Et sa décision est claire, ça sera la musique. Finis les petits boulots, finies l'Alsace et les relations familiales malsaines. C'est pas gagné ? Ca tombe bien ça s'appelle Roulette Russe.

Evidemment, ce n'est pas un choix hasardeux, ça fait un moment qu’il joue, qu’il chante ; il y avait déjà un album, Roman Photo, oublié, renié ; et une poignée tubes éphémères, des 45 tours sous des pseudos, sans talents et sans succès ; peu importe ce n’est pas ça l’idée, c’est pas son envie ; Bashung veut son album. Il veut chanter ce qui lui parle. A l’époque il traine avec Bergman et quelques autres paroliers, ça sera à peine suffisant mais ça va aider, Bashung dévore le travail de ses auteurs, déchiquette, rejette, redécoupe, reconstruit, totalement boulimique entre deux somatisations qui tentent de l’empêcher d’enregistrer, peu importe, ça sera fait en quelques jours. Le résultat est intrigant, mitigé, je vous raconte.

Dans la version originale du vinyle, il y a onze chansons, Je fume pour oublier que tu bois ouvre la marche, probablement la meilleure, en tout cas ma préférée, chanson doucement suicidaire et franchement dépressive ou l'inverse ; suivie de Station service et Elsass blues, largement autobiographiques, c’est l’abandon d'une vie qui aurait pu être rangée "aujourd’hui j’ai plus les mains sales, j’ai plus personne pour me faire du mal", la seconde c’est son enfance, un adieu à cette Alsace d’adoption "j’suis né tout seul près de la frontière, celle qui vous faisait si peur hier". Tout ça n’est pas toujours très bon, je vous l’avoue mais rarement on se rapprochera autant de l'intimité d’Alain, plus jamais d'ici L’imprudence en fait. Bon, les quatre, cinq, six, sept, c'est pas trop ça, peut-être que Mille milliard de nuits dans le frigo sort un peu du lot mais ça vient peut-être juste de ma passion traumatique des frigos. J'vous ferai la liste un jour. Un peu plus loin, dans la même veine que le départ, Bijou, bijou, sur sa fraiche rupture qu'il chante de cette voix unique dans sa carrière, emplie d’une tristesse insondable Et juste derrière, Toujours sur la ligne blanche, où j'aime à voir poindre quelque chose de l'ambiance à venir, d'un peu plus brut dans les guitares, de plus froid, elle restera celle là ; et enfin, enfin, une étrange petite comptine d’une minute et quelques, Les petits enfants ("qui tombent du balcon"), délicieux, malsain, très bien.

Tout ça est très blues, c’est sa passion du moment : l'inspiration c'est Johnny Kidd, Dean Martin, toute cette vague, et au final l'album n'est pas du tout si désagréable pour l’époque. Malheureusement, à ce moment là, la concurrence est rude sur le marché : Higelin délire avec son "Champagne", Renaud joue au loubard entre "Laisse Béton" et "Marche à l'ombre", Thiéfaine vient de sortir "Tout corps vivant branché sur le secteur étant appelé à s'émouvoir", et je ne vous parle pas de Gainsbourg, le parrain du milieu qui s'amuse avec la Marseillaise ; on s'y attendait l’album est un échec total. Commercialement en tout cas. Ca sonnerait même un peu la fin de carrière si le hasard ne s’en était pas mêlé.

Un an plus tard, un enregistrement d’album vient de finir plus tôt que prévu dans un studio pas loin, il reste une bonne heure de location déjà payée, faut pas gâcher. Boris a une chanson de côté, Gaby oh Gaby, ça a pas grand-chose à voir, c’est un plus marrant, c’est l’effet Boris Bergman, ça a été pondu vite fait, c’est plein de trouvailles rigolotes ; Alain avait gribouillé une mélodie dessus, avec la petite intro de sax' de Buddy Hollie, vite fait bien fait ; une seule prise [pour l'anecdote qui n'amuse que moi, Bergman a d'ailleurs essayé de faire foiré cette unique prise en rajoutant une ligne débile en plein milieu de la chanson : "A quoi ça sert la frite, si t'as pas les moules ? A quoi ça sert l'cochonet si t'as pas les boules ?"] ; Alain chante tout ça d'un trait, s'inventant sans raison une voix un peu plus rock, pour changer, pour faire le deuil de Roulette russe.

Un 45 tours de plus à empiler avec les autres ? Que tu crois mec, tu viens de t’offrir trente ans de carrière en un tube dont tu n'as pas fini d'entendre parler.

[La suite ici : http://www.senscritique.com/album/Play_blessures/critique/9448425 ]

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