Pour les Zouzs.

Avis sur Stup Virus

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Je vais être honnête avec vous, ça fait au moins cinq fois que je recommence le début de cette critique. Il m'est impossible de donner un avis structuré sur Stup Virus et en soi, c'est assez rassurant car c'est bien la preuve que le Crou n'est définitivement jamais là où on l'attend. Qui s'attendait à un tel disque ? Bien sûr, on avait eu droit à trois morceaux en guise d'amuses-gueules avant la sortie de l'album, mais chacun savait que ces morceaux n'allaient pas être représentatifs de l'ensemble de l'objet. J'avais trouvé "Pour les Zouzs" franchement sympa, dans la veine de The Hypnoflip Invasion, ensuite "The Antidote" m'avait laissé de marbre malgré sa prod' très propre et percutante, et enfin "Understup" a fini de m'achever avec ses textes creux et insipides. Quelques heures avant la sortie de Stup Virus, j'étais fébrile, j'avais l'impression que Stupeflip était devenu un groupe pour adolescents. Et si Julien Barthélémy (que je distingue de King Ju qui n'est qu'un personnage) avait décidé de cibler le public très jeune et de délaisser les autres ? Mais ça ne voulait rien dire, parce qu'entre nous, la musique d'ados, ça n'existe pas, c'est juste une invention perpétrée par une minorité méprisante ne jurant que par la hiérarchie des cultures.

Alors qu'est-ce qu'il s'est passé avec Stup Virus ? Parce que, avouons-le, on ne reconnaît qu'assez peu l'esthétique Stupeflip dans cet album. Même The Hypnoflip Invasion, marquant a priori une rupture avec les albums précédents n'était pas différent au point d'être méconnaissable. Stup Virus a fini par aller au bout du virage hip-hop amorcé il y a quelques années avec le Terror Maxi. Julien Barthélémy nous l'avait promis, il n'y aura plus de grosse guitare électrique et en effet il n'avait pas menti. Les fans du premier album doivent une fois encore pleurer leur race, les adeptes d'électro sont sûrement aux anges, et ceux attendant juste un bon album sont perplexes. Indéniablement, il se passe quelque chose de pas net avec Stup Virus. Et puis d'abord, c'est quoi cette pochette ? Elle ne parle ni à l'ancien public, habitué aux superbes illustrations de Julien Barthélémy, ni au jeune public qui n'est sans doute pas réceptif à ce genre de pochette minimale et suggestive. Et si, pour la première fois depuis 2002, la pochette correspondait non pas aux attentes du public ou des artistes mais bel et bien à la musique contenue dans le disque ?

L'enfance a toujours été LE thème central des albums de Stupeflip, le "truc" qui lie tous les disques entre eux puisque, rappelons-le, personne ne guérit vraiment de son enfance. La pochette, ressemblant à un dessin d'enfant est là pour le rappeler. La clé pour comprendre Stup Virus réside peut-être alors dans le rapport à l'enfance. Les textes sont plus faciles à digérer qu'à l'accoutumée, avec plus de facilités d'écritures. Plusieurs fois, je me suis quelque peu "facepalmé" intérieurement devant quelques lignes vraiment daubées, faites d'allitérations douteuses, qui ressemblaient aux fonds de tiroirs des textes de Casey. Pourtant, en prenant un peu de recul, on se rend compte que ça envoie bien. Il y a du flow, c'est fluide, et ça fait bien secouer la tête, comme un bon album de rap. Ça tombe bien, c'en est un ! Le problème, c'est que le style hip-hop fait partie de l'ADN Stupeflip, mais n'est pas pour autant adapté au fond développé dans les textes. J'ai eu cette impression de vide comblé par des figures de styles creuses. Comme si textuellement, Stupeflip se contentait de plus court, de plus percutant et que le format rap ne lui allait pas. On perd en spontanéité. Mais ça, on s'en doutait vu les moyens financiers plus conséquents dont disposait le groupe (ce qui n'est pas un problème en soi, bien entendu). Avec ce léger formatage, Stupeflip s'adresse ENFIN aux gens dont il parle dans ses disques depuis toujours, les jeunes, les mineurs, ceux qui n'ont pas encore pris trop de coups et qui ne sont pas encore tentés par le chemin de l'aigreur. On prend le Crou, on le fait rentrer dans un format rap/hip-hop/électro/variét' accessible et ainsi, les oreilles les moins aguerries peuvent pénétrer dans le Stup Monastère.

Le fond est bien là, alors qu'est-ce qui gêne les vieux (qui commencent déjà à râler sur YouTube) qui trouvent cet album pas terrible ? Eh bien le groupe a retirée quelque chose d'essentiel à Stup Virus, l'élément qui avait fait le succès des précédents albums. On ne se reconnait plus dans Stupeflip. Voilà le nœud du problème, ce n'est pas qu'on ne reconnaît plus le groupe, c'est surtout qu'on ne s'y reconnaît plus. Stupeflip, c'est un peu le miroir du Riséd dans Harry Potter : un même objet montrant une chose différente à chaque personne. En écoutant Stupeflip, on avait toujours l'impression que le disque s'adressait à nous personnellement, que la musique "sortait" du disque pour nous agripper. Dans Stup Virus, la situation est différente. Le formatage a forcément fait sauter cette partie de l'esthétique du Crou, à l'image de cette Sandrine Cacheton, nouvelle porte-parole du Crou qui n'est qu'une simple voix digitalisée et déshumanisée. Stup Virus est froid et impersonnel...

... Enfin c'est ce qu'on pourrait croire si l'on écoute d'une oreille distraite. Malgré ma volonté d'évacuer toute nostalgie de mon écoute, je n'ai pas pu m'empêcher d'avoir une certaine amertume en écoutant cet album. Pourquoi Stupeflip ne me parle plus ? Pourquoi la fausse histoire du Crou semble-t-elle avoir disparue ? Pourquoi ai-je l'impression que tout est si anormalement lisse ? Pourquoi les humains sont-ils aussi méchants ? Trop de questions se bousculaient dans ma tête quand soudain, je fût frappé par un ( trop rare) éclair de lucidité. En réalité, Stup Virus est un album encore plus mélancolique que The Hypnoflip Invasion. De très nombreuses références et clins-d'œil sont disséminés partout dans le disque. Des vieux trucs, des moins vieux trucs... Pas des références à la mythologie Stupeflip, juste des petits détails qui paraissent sans importance. Julien Barthélémy s'amuse à donner régulièrement des petits coups de coude complices à ses auditeurs les plus attentifs. Finalement, si Stup Virus est dédié aux "petits jeunes", ce sont bien les anciens lapins qui apprécieront cet album à sa juste valeur.

Si j'en crois le morceau "Pleure pas Stupeflip", cet album serait le dernier. Quoi de mieux pour tourner la page que de raconter une bonne fois pour toute comme s'est formé le Crou Stupeflip (encore qu'on ne sait toujours pas si cette histoire est vraie) et de délivrer un dernier message aux jeunes, et cette fois un message intelligible. Stup Virus ne fera pas l'unanimité, c'est certain. Mais en même temps, je ne crois pas qu'un album de Stupeflip ait déjà fait l'unanimité au sein du public ou de la presse. Trop de rap et d'électro, moins de dialogues, une Sandrine Cacheton peu attachante, des textes loin d'être aussi plaisants que dans les anciens disques... Sans doute, Stup Virus s'éloigne trop de l'ADN Stupeflip, Mais en tant que chant du cygne, il se pose assez subtilement. Plutôt que de caresser dans le sens du poil les vieux fans grincheux (qui de toute façon n'aiment rien), Julien Barthélémy les invite à voyager une dernière fois dans la stup'sphère, qui ne leur appartient plus maintenant puisqu'elle a été investie (sûrement via les entrées ouest) par les jeunes d'aujourd'hui qui ne sont plus les jeunes d'avant. King Ju a peut-être réussi à inverser la prophétie : le Crou a été transmis aux nouveaux adeptes avant que la Menuiserie, elle, ne disparaisse.
Donc en guise de conclusion, un message à l'attention de Julien Barthélémy (qui ne lira sûrement pas cette merde) : ça fait déjà deux fois que Stupeflip c'est censé être terminé et que tu reviens avec un nouveau disque qui défonce tout, mais si cette fois Stupeflip c'est vraiment fini... alors je te dis au revoir. Et au revoir à Cadillac, MC Salo, Dr Vinz (Bababam) et à toute la clique ! Et si tu ne lâches pas la musique, balance-nous un son de temps à autre, ça fait toujours plaisir de savoir que tu vas bien et que tu continues à faire des sons du rêve.

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