Faire un double album, c’est jamais une très bonne idée.

Avis sur The Beatles

Avatar Paul Wew
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[Création 2]

Cela m’est toujours apparu étrange, mais le double-album en tant que forme de création jouit d’un certain crédit ; faire un double album c’est un gage de cool. Cela correspondrait même à une certaine forme d’accomplissement pour un groupe, une façon de poser les pieds sur la table et d’affirmer (tel Manu en pleine crise) que l’on peut bien venir le chercher. Cette popularité ne se dément pas avec le temps : on s’émeut encore quand Nekfeu, par exemple, ose sortir un double-album. C’est un acte de courage, de puissance, presque de foi.

Il faudrait sans doute préalablement ré-inscrire le double-album dans une histoire de la technique… entreprise que je serais bien en peine de mener. On peut tout de même aisément imaginer que des techniciens de studio qui n’avaient qu’une piste pour enregistrer 25 gus (en mettant chacun à une distance appropriée du micro, posé au milieu de la pièce et on y va les gars, le premier arrivé attend les autres) deviennent dingues lorsqu’on leur offre une deuxième piste. A fortiori lorsque les évolutions ultérieures permettront d’enregistrer les protagonistes de plus en plus individuellement avec 4, 8, 16 pistes… jusqu’au délire actuel qui permet un traitement de chaque instrument par d’infinis effets. Il en va de même pour le passage d’une bande extrêmement coûteuse et rare, qu’il faut découper au ciseau avant de la recoller pour cacher les pains... à des traitements du son de plus en plus virtuels, permissifs et précis.

Je peux me représenter, là encore, l’ivresse de liberté qui s’empare de musiciens à qui l’on offre une galette entière pour s’exprimer, là où ils devaient auparavant miser sur un unique single, à la limite une face B. Et donc a fortiori... les possibilités infinies, inscrites en puissance dans un double album ? Il faudrait voir quel statut l’on confère au double-album : réelle évolution technique qui autorise de nouvelles formes d’expression, ou précisément… autre chose, qui viendrait non plus soutenir mais barrer la création ? Ce qui m’étonne en tout cas, c’est que l’histoire n’ait pas dissuadé les apprentis sorciers. On l’aura compris, moi les doubles-albums, je n’aime pas tellement ça. Mais c’est un goût bêtement empirique : je n’ai jamais écouté de disque qui justifie ce format particulièrement long et chargé. Et pourtant j’en ai bouffé quelques uns. Mais chaque fois, le même sentiment : ils auraient mieux fait d’en couper la moitié, non ? Le légendaire White Album des Beatles n’échappe pas à la règle. C’est pour moi - toute proportion gardée - un raté des Beatles. Ce qui fait que c’est un raté toujours cent fois plus génial que 95% de la musique pop. Mais un raté quand même, et je vais essayer de l’argumenter un peu.

J’ai une vision peut-être un peu obtuse de l’album, mais pour moi, un bon disque c’est quelque chose de cohérent, qui se tient et maintient une exigence de bout en bout, au-delà des fulgurances de titres particuliers. De coups d’éclat, The Beatles n’en manque pas : Dear Prudence, Happiness Is A Warm Gun, Blackbird, Rocky Raccoon, Julia… le premier disque a de quoi combler l’amateur de pop raffinée et classieuse. Le problème, c’est précisément que ces chansons se retrouvent noyés dans une marée de titres beaucoup plus dispensables. Pour un While My Guitar Gently Weeps, combien de Ob-La-Di Ob-La-Da ? Je ne doute pas que les Beatles puissent éprouver un intérêt (peut-être pas un intérêt très partagé par les autres membres…) à enregistrer Wild Honey Pie ou Piggies. Mais ce ne sont pas de bonnes chansons.

Le deuxième disque me semble encombré de beaucoup trop d’approximations pour être convaincant. Là encore, les ballades (Mother’s Nature Son et Long, Long, Long en tête) maintiennent le navire à flot. Mais Revolution 9, sérieusement ? Quant à Helter Skelter, on peut la juger révolutionnaire, penser qu’elle préfigure tout le hard rock que l’on veut, admirer avec quelle aisance Macca passe d’un registre à l’autre… mais l’écouter aussi pour ce qu’elle est : une chanson pas follement réussie. Je ne sais pas ce qu’il faut imputer au format du double album, mais je crois que sa conception même conduit à inclure des chansons que l’on aurait naturellement écartées du LP classique. Et donc nécessairement des choses moins abouties, pas au point, bancales. Que ces chansons aient toute leur place dans le processus créatif du groupe, sans aucun doute. Fallait-il les inclure sur le disque ? Ca se discute.

D’autant qu’enregistrer des disques courts n’a jamais empêché le groupe de faire des propositions extrêmement osées. Il suffit de se repasser la merveilleuse trilogie (artificielle, mais c’est ma période préférée) constituée par Help!, Rubber Soul et Revolver. C’est tight comme pas permis, innovant tout en empruntant le meilleur de la pop qui se fait ailleurs (ces tambourins soul à souhait), et ça se permet même des échappées psychédéliques passionnantes. Le tout en 14 chansons et 35 minutes à chaque fois. C’est affaire de goût, mais le geste artistique pertinent aurait pour moi été - en cette période où les Beatles sont au sommet du monde - de proposer des albums plus resserrés encore, d’une dizaine de chansons (ce qu’ils réaliseront finalement, mais trop tard, avec Let It Be). En revenir aux fondamentaux, à un rock plus incisif et à l’os ? Pourquoi pas, mais autant y mettre les formes ! Au contraire, le groupe s’étale, explore cinquante directions à la fois, finit par proposer une compilation de titres que rien ne lie véritablement entre eux (nonobstant ces voix, toujours merveilleuses). Parce qu’ils peuvent se permettre ? Peut-être. Parce que c’est le moment où jamais de caser sa compo avant que le groupe n’implose ? Sans doute.

Il s’avère que lorsqu’un groupe se voit offrir la possibilité de sortir un double-album, il est assez volontiers dans cette configuration de moyens particulièrement imposants, d’une confiance aveugle du label (quand il ne le possède pas, comme c’est le cas ici), d’une quasi-assurance de succès public… et de relations entre les membres pas nécessairement idéales. Comme s’il venait incarner musicalement ce trop-plein de tout. En attrapant l’ensemble par un autre bout, on pourrait poser la question ainsi : est-ce que créer c’est faire le maximum de choses dans un maximum de sens, en utilisant le maximum de moyens à disposition ? Ou est-ce que c’est faire des choix, trancher dans le lard, et savoir se limiter même quand on dispose des monstrueux studios d’Abbey Road ?

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