This quiet desparation is the English way

Avis sur The Dark Side of the Moon

Avatar Tom_Ab
Critique publiée par le (modifiée le )

Il fallait que j'écrive une critique à la hauteur de l'admiration que j'ai pour cet album, à la fois galvaudé et iconoclaste, adulé et ambitieux, un monument sans commune mesure dans l'histoire de la musique. Jamais le grand public n'a eu aussi bon goût que de célébrer cette oeuvre musicale immense.

Il est difficile de parler de ce que tout le monde aime. A quoi bon convaincre qui que ce soit et surtout que dire qui n'a jamais été dit sur cette musique ? Je vais donc parler de ma rencontre avec cet album et de mon rapport tout particulier avec lui.

Mon père le mettait parfois le week-end et moi, encore petit, je ne comprenais pas grand chose à ce style de musique. Mais, The Dark Side of the Moon me fascinait, malgré tout. J'étais obnubilé par cette musique savante, brillante, totalement neuve pour moi. J'écoutais d'une oreille attentive la lointaine complainte de The Great Gig in the Sky et les sons complexes de Time et Money. Je n'aurais jamais su dire quel type de musique jouait ce groupe, d'ailleurs je n'étais pas vraiment sûr que c'était un groupe, tant cela me paraissait loin de tout. Un jour mon père m'a dit que c'était les Pink Floyd. J'ai gardé d'eux une image de musiciens savants et inaccessibles. Ce n'étaient pas vraiment des hommes, c'était autre chose. Je restais transi bien sûr par cette pochette électrisante, quasi oeuvre d'art, iconique et célébrissime. Mais je suis resté longtemps sans ré-écouter les Pink Floyd. Je ne me sentais pas prêt.

Quand on dit que cet album est accessible, je ne suis pas certain que ce soit si vrai. Pour l'apprécier il faut se plonger pleinement dans l'univers étrange du groupe. Un jour, j'ai décidé d'y retourner. J'ai acheté la compilation Echoes et une partie du grand mystère s'est levée. J'ai apprivoisé petit-à-petit Pink Floyd et je suis retombé sur The Dark Side of The Moon et "I've been mad for fucking years, absolutely years."

Cet album est à la fois typiquement floydien et totalement hors-norme. Il est lunaire. Il est extra-terrestre. A l'écoute aujourd'hui, il surprend encore par la richesse de ses effets, pas son audace sonore et par sa touche de folie. La Lune, l'espace sont d'ailleurs des thèmes récurrents dans l'album, une sorte de leitmotiv sidéral qui en fait une ode à l'univers. Mais, il parle surtout de la face cachée de la Lune, auréolée de son mystère, sombre et tourmentée. D'ailleurs le lien est fait avec la folie et le lunatisme, folie de l'argent (Money), folie du temps qui s'écoule (Time), isolement (Us and Them), désespoir (The Great Gig in the Sky), non sans flegme tout britannique : "hanging on in quiet desparation is the English way".

Ovniesques, extra-terrestres ; ces quatre jeunes gens étaient considérés encore comme tels quelques mois auparavant. Ils avaient commencé leur carrière dans l’underground londonien, au UFO club. Ça ne s’invente pas. Leur musique était alors considérée comme avant gardiste, carrément futuriste, longtemps comprise que par une marge d’amateurs. Puis il y a eu les problèmes avec Syd Barrett, le premier leader du groupe. Les trips sous acides et au LSD se sont calmés. Ce qui faisait ce son délirant en venait, sans oublier les influences indiennes pour le son psychédélique et les morceaux à rallonge avec improvisation. Mais les Pink Floyd ont fini par s’assagir et s’appuyer sur leur inspiration originale pour construire des albums concepts mégalo et délirants. Ils ont gardé de ces années psychédéliques, une folie, parfois des grandeurs, comme leurs concerts géants, qui aboutiront à The Wall et même au monstrueux concert de Venise qui menaça de ravager la ville.

Tout commence par une pulsation cardiaque en crescendo, par des sons et des tintements d'horloges, des voix, des rires, une sorte d'ouverture musicale avec des cris qu'on croirait ceux qu'un nouveau né qui vient au monde et qui annonce le reste de la symphonie, compactée en quelques secondes mémorables avant que le synthétiseur de Richard Wright vienne sublimer ce pur moment d'extase. Et cette introduction subtile et sublime conduit inexorablement au sommet de l'album, au chef-d'oeuvre absolu du groupe selon moi, Time. C'est l'harmonie parfaite, avec ce lent mouvement crescendo de bruits d'horloges, les percussions de Mason qui ponctuent et rythment cette montée au ciel, puis les voix de Gilmour et Wright ensembles, accompagnées par le choeur et une guitare éthérée et dure. The Great Gig in the Sky est déchirante d'émotion. L'improvisation lancinante de Clare Tory est stupéfiante. Cette chanson est infiniment triste, sorte de cri de désespoir mais extraordinairement grisant et électrisant. L'énergie du désespoir, littéralement. Elle ne ressemble à aucune autre du groupe, ni à aucune autre de personne d'ailleurs. Morceau de soul, de blues, de pop, musique expérimentale, jazz ou gospel ? Il est absolument inclassable. Le plus lunaire du groupe sans hésiter. L'irréalité est telle que ce morceau est inimitable en soi, puisque le fruit de plusieurs prises improvisées par Clare Tory. En concert c'est souvent plusieurs chanteuses qui se partagent cette complainte virtuose. La meilleure version revient probablement à celle du live Pulse où trois chanteuses, Sam Brown et les soeurs McDurgan, aux voix soûls incroyables. Money, à la suite vient redonner de l'énergie et nous livre des rythmes de guitares savoureux. Us and Them est calme, posée, délicate, grâcieuse et nostalgique. Tout est dit, le reste est du même acabit, mélange de rock, de funk et de jazz, expérimentations sonores, volupté et harmonie, terminé par un brillant chant à l'unisson avec orgue. Ce particularisme musical est la marque de fabrique du groupe. Certes il ne rompt pas totalement avec la chanson rock, refrains et couplets sont encore audibles par moment mais souvent entrecoupées de plages instrumentales expérimentales, de bruitages minutieux. Les mélodies se recoupent, s'entrecroisent, se perdent aussi dans de longs intermèdes. Le rock d'autrefois est brisé, définitivement. Marchant sur les pas de King Crimson qui avait déjà entâmé cette révolution musicale Pink Floyd parvient surtout ici à imposer sa patte par une production exceptionnelle et un son d'une richesse prodigieuse.

Album d'une cohérence et d'une unité rare, The Dark Side of the Moon est le joyau d'un groupe qui a atteint la maturité et même les sommets. C'est un long morceau subdivisé en mouvements, d'une efficacité et d'une force puissante qui font de The Dark Side of the Moon est plus qu'un album, mais un mythe intersidéral.

Après avoir entendu ça, on peut mourir tranquille. "I am not frightened of dying".

A écouter, sur la Lune ou ailleurs.

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