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Only Love can Conquer Hate.

Avis sur What’s Going On

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Quelle hérésie, je ne connaissais absolument pas, même en 2021, What's Going On. Soit, je connaissais déjà le vrai bonhomme qu'était Marvin Gaye, mais pour moi, le Motown c'était "teh t'es v'la belle, viens qu'on parte ensemble parce que la vie c'est génial et les espoirs germent en nous". Ou le contraire, à savoir la dépression post-rupture, qui est au final tout aussi répandue dans tous les genres. Au milieu de ça, je croyais que l'espace pour y mettre un message politique était si mince, dans un style que je pensais voué aux gémonies du marketing consensuel, qu'aucun artiste n'aurait pu y mettre sa marque. Or, au fur et à mesure que je me suis intéressé à la musique afro-américaine, après le jazz, l'univers de la soul qui s'est lentement ouvert à moi n'a pas arrêté de me foutre cet album sur la tronche pour me faire comprendre qu'il était un must have. Toujours dubitatif vis-à-vis des "meilleurs albums de tous les temps", que ce soit de la part du fan amateur ou du magazine Rolling Stones, je l'ai écouté de manière sceptique, en me disant que j'allais pas aimer.

Oh Boy.

Je n'ai jamais été aussi heureux d'avoir tort. Cet album est un concentré de génie à lui tout seul. On ne fera pas l'insulte de faire la chronologie de ce qu'il s'est passé pour qu'on en vienne à un tel chef d'œuvre, mais, en bref, il est incroyable comment des temps si troublés, pour l'époque, puissent accoucher de plaidoyers aussi vibrants. Les violences raciales aux States, la Guerre au Vietnam (où son frère était engagé), la précarité des afro-américains, la sensibilité environnementale à peine naissante, tout ce mix ont amené Marvin Gaye, jusque là chanteur de chansons soul mielleuses, à se lever pour clamer et appeler à la paix. Il finit, à la fin 1970 - début 1971, à enregistrer le titre What's Going On, avec la présence notable du bassiste James Jamerson (habitué de la Motown) et d'un saxophone dont le son couvre le titre d'un plaid un petit peu jazzy. Les aficionados connaissent la suite : conformément au marketing consensuel de la soul, Berry Gordy, producteur de la Motown (et optionnellement beau-père de l'artiste) refuse d'abord la production de l'album qui devait suivre avant de se retirer, devant la grève musicale de Gaye qui refusa de chanter pour quoi que ce soit d'autre.

Sorti en 1971, What's Going On se trouve à la croisée de tous ces éléments, ce qui occasionne, finalement, l'éclosion d'une œuvre à part dans la discographie de Marvin Gaye ; et, plus largement, dans la musique soul dans son entièreté. Pourtant, à la même période, des albums soul et politiques semblaient déjà éclore : Curtis de Curtis Mayfield, ou encore Pieces of a Man de Gil Scott Heron, où on retrouvera The Revolution Will not Be Televised. Mais ces albums, même s'ils sont des succès, n'ont pas grand chose à voir avec la flamboyance commerciale et critique que fut What's Going On. Pourquoi ? et qu'est-ce qui le rend si bon et puissant, au final ?
Pour commencer, et en enlevant certains titres que, pour ma part, j'ai trouvés un peu en dessous de la qualité de l'album (à savoir Right On et Wholy Moly), il y a des titres incroyablement géniaux : le titre éponyme, déjà, chant puissant mais simple pour la paix et la réconciliation. Entre qui ? Entre les peuples ? (on est toujours dans la Guerre du Vietnam) ? Entre les américains ? Entre L'Homme et sa foi ? C'est vrai que ce thème est omniprésent dans tout l'album sans qu'il n'étouffe le reste du message. Enfin bref, c'est l'appel au calme, à la paix, à l'amour, même s'il reste, il faut le dire, assez simple sans aller trop loin. What's Happening Brother essaye déjà de transformer l'essai, critiquant l'engagement au Vietnam, la manière dont elle est représentée par les journaux, le caractère exsangue d'une Amérique en guerre, etc., le tout dans une musique qui connaît des modulations constantes (ce qui est franchement assez peu commun dans le genre). Flying High in the Friendly Sky, moins universaliste, traite de la dépendance, toujours grandissante, de Gaye à la marijuana, tandis que Save the Children traite, de manière malgré tout assez naïve, de la situation des enfants, symboles de l'innocence, dans la guerre et la violence dans lesquelles ils vivent. Survient le notable mais pas extraordinaire God is Love, qui atteste de la profonde foi de Gaye et en la pitié de Dieu. Cela semble anecdotique, mais cela ne permet que de mieux réaliser une transition au dernier titre de la Face A : Mercy Mercy Me, qui traite de la destruction de l'environnement, mis en pièce par l'activité des hommes. Ici, Gaye ne s'adresse pas à un humain, à vous ou à moi, mais à Dieu lui-même (Gaye chante, en Background, "Mercy, Father", ce qui est révélateur à plus d'un égard).

Passée donc la Face A, la B est moins dense en terme de message. Right On et Wholy Moly rejoignent les idées de la première face : Références au divin, besoin de s'unir, et de s'aimer les uns les autres, la charité et l'entraide, la fin de la guerre et de la haine. Bon. La musique reste quand même très bonne, mais pas au niveau de la face A. Inner City Blues, enfin, est cependant très puissant : critique, acerbe, acide, de la précarisation des banlieues afro-américaines, bourrée de misère, de taxes impayées et de violences policières. Fermant l'album sur une note plus sombre, moins teintée d'optimisme que le reste de l'opus, il se fait, finalement, une dernière partie plus terre à terre, et donc un peu déphasée du reste de What's Going On.

Alors pourquoi, bon sang, What's Going On est il toujours aussi important ?
Déjà, stylistiquement parlant, ça n'a pas trop mal vieilli par rapport à d'autres albums de Marvin Gaye (Let's get In On a des titres qui ont pris de la poussière). Bon, certains éléments, qui semblaient géniaux dans les années 1970, ont moins bien vieillis que d'autres : l'utilisation du saxophone allait rapidement se répandre dans la soul, mais, il faut se l'avouer, l'âge d'or du sax dans ce genre est révolu aujourd'hui.

Ensuite, Le caractère un peu flou du message de Gaye lui-même est, en soi, voulu. Le titre What's Going On est simpliste dans l'évocation de la paix : il cherche la réconciliation, point. Même chose pour Mercy Mercy Me : Gaye constate, il ne dénonce pas. Il fait remarquer comment la pollution tue la vie, mais pas qui, spécifiquement produit la pollution. Tout le monde sait à quel point c'est le gouvernement américain qui a amené, par la guerre du Vietnam notamment, à précariser grandement les banlieues. Pourtant, dans Inner City Blues, la critique de la précarité n'est pas totalement aboutie. Marvin Gaye propose des ébauches de critiques, moins fortes que celles que peut faire Scott Heron, pour une simple raison : il n'était pas, par essence, un chanteur politique. Ce n'est pas un programme politique, mais une sensibilité à fleur de peau qui l'a poussé à prendre le micro pour créer cet album. Ce qui explique que la critique ébauchée dans What's Going On est assez générale : ce faisant, ne se clivant pas dans une critique plus précise, elle parvient, justement, à se faire universelle. "More is less", comme disent les Anglais.
Enfin, c'est peut-être parce que ce message et cette critique est généralisée qu'elle est, et reste encore d'actualité. Elle a toujours de la cohérence, et peut-être plus aujourd'hui. Violences policières, guerre, haines raciales, précarité ... Ces éléments là, vous pouvez parfaitement les transposer en 2021 sur n'importe quel quartier afro-américain. Ils coïncideront tous, d'une certaine manière. Quant à l'environnement, sujet qui tenait quand même de l'avant-garde en 1971 (Les limites à la croissance, qui allait populariser le sujet, ne sort que l'année suivante), elle est devenue, aujourd'hui, une question brûlante à un tel point qu'il y a toujours manière à l'entendre chaque jour. C'est intéressant de voir que, pour la réédition de l'album pour ses cinquante ans, tous les articles, français comme anglo-saxons, ont remarqué cet état de fait. C'est que, au final, qu'est-ce qui a le moins changé, entre l'album et nous ?

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