I'm livin' in my prime man, what can i say?

Il faut bien admettre qu'iridescence est nettement moins fun que la trilogie qui le précédait, mais d'une certaine façon, il n'aurait pas pu en être autrement.


L'esthétique est globalement plus crade, il y a moins de couplets marrants, mais on reste sur la recette classique qui a fait le succès des SATURATION I, II et III : une alternance de bangers bien frontaux pour générer du pogo et des morceaux plus pop, assez intimes voire sentimentaux, le tout permettant de montrer l'immense diversité des talents que le collectif texan a à sa disposition.


Évidemment, il faut prendre en compte le contexte dans lequel a été élaboré l'album : le départ d'Ameer Vann, l'un des membres originels d'AliveSinceForever – sorte de prequel à BROCKHAMPTON – suite à des accusations de harcèlement sexuel sur les réseaux sociaux, imprègne tout le projet, et chacun des membres du collectif – au moins ceux à qui on a donné un mic – a sa manière d'exprimer le truc.


Le morceau d'ouverture, NEW ORLEANS, est assez représentatif des nouveaux rapports de force dans cet album : sans surprise, c'est les deux membres les plus énervés de la bande, Merlyn Wood (le ghanéen le plus stylé depuis Sulley Muntari) et Joba qui sortent les performances les plus viscérales et les couplets les plus chauds du projet. Ce qui confirme ce qu'on avait pressenti dans le single J'OUVERT sorti quelques heures avant l'album, excellent son marqué surtout par le couplet de l'enfer de Joba et le déjà culte "EXCUUUUSE ME!" de Merlyn. Les deux étaient déjà excellents sur les trois SATURATION, mais cette fois on est assez loin de leurs couplets légendaires sur SWEET ou ZIPPER par exemple, couplets assez cons et très rigolos qui ne sont plus trop à l'ordre du jour. Là l'idée c'est plutôt d'insulter le monde entier.


NEW ORLEANS et J'OUVERT, avec BERLIN, c'est un peu l'équivalent des bangers de SATURATION I, HEAT et STAR, qui étaient moins accrocheurs – à cause de la prod essentiellement, surtout STAR dont le concept de faire juste du name-dropping pendant 2min30 était pourtant particulièrement séduisant – et c'est parmi les morceaux qui fonctionnent le mieux de l'album.
A noter également, la montée en puissance de bearface, qui s'est faite assez naturellement avec le départ de Vann : c'est plus seulement le gars qui fait les morceaux de clôture avec sa guitare, on le surprend même à rapper sur J'OUVERT et NEW ORLEANS, et son couplet sur TONYA est incroyable. Même quand il reste dans son registre, sur THUG LIFE par exemple, il apporte toujours cette petite touche de r'n'b fragile qui n'est pas sans flatter mon âme de babtou sensible.


Après, il faut admettre que l'alchimie entre tous les membres ne paraît pas toujours aussi évidente que dans les chefs-d’œuvre de la trilogie (GOLD, QUEER, BLEACH...), et c'est surtout dû au fait que Matt Champion est particulièrement en retrait. On va pas verser dans la psychanalyse de comptoir, mais c'est peut-être celui qui a été le moins à l'aise à faire abstraction du contexte, ou le moins capable de s'en servir pour écrire ses couplets. Ayant une tendresse particulière pour lui, ça m'a rendu triste (la première fois que j'ai bougé la tête en écoutant Brockhampton c'était sur lui qui crie « Skinny boy, skinny boy, where your muscles at / Used to walk to work, 8hours take the bus back »), et y a qu'à voir tous les meilleurs morceaux de la trilogie, y a toujours un couplet chaud de Matt Champion. Mais là, il paraît souvent noyé dans le mix sauvage de l'album (la fin de l'excellent HONEY...), et les morceaux censés le mettre en avant sont les plus oubliables (je pense notamment à VIVID) ; le reste du temps, il est le plus souvent éclipsé par Joba, Merlyn ou Dom McLennon.
Même Kevin Abstract, qui a l'un des couplets les plus percutants de l'album (WEIGHT), délivre un peu moins de refrains entêtants que sur la trilogie précédente, et c'est dommage. C'est aussi sur ses textes que plane l'ombre d'Ameer Vann avec le plus d'insistance (faut dire que les gars sont amis depuis le lycée), sur TONYA par exemple : « I deleted Facebook, I'll trade fame any day / For a quiet Texas place and a barbecue plate », ce qui peut paraître paradoxal vu comme Abstract spamme sur Twitter, notamment depuis la sortie de l'album (il doit être "nomophobe", comme dirait Eddy de Pretto), ou sur FABRIC : « Why the hell the BBC only writes about me / When it comes down to controversy ? / What about three CD's in one year with no label ? / Then we signed and our story turned into a fucking fable ». Le leader de Brockhampton l'avait annoncé : « Not many hooks, just what we were feelin ».


Enfin, je pense qu'il faudrait arrêter d’accoler l'adjectif « expérimental » à cet album à tout bout de champ : les sonorités industrielles et rocailleuses de NEW ORLEANS, BERLIN et J'OUVERT, Death Grips les pousse déjà beaucoup plus loin dans l'expérimentation depuis presque 10 ans, et il y a quand même quelques morceaux très pop et faciles d'accès (TAPE, SAN MARCOS). Kevin Abstract a sa part de responsabilité dans cette tendance, vu qu'il répète en permanence que l'une des principales inspirations pour le projet est Kid A, mais il faut se calmer tout de suite : iridescence n'en a ni l'audace, ni l'impact immédiat. Il manque peut être un ou deux singles transcendants, et certains morceaux laissent une impression mitigée tant ils passent de l'excellent au plus plus discutable en l'espace de quelques secondes (TONYA qui se noie dans un final très brouillon après un très bon build-up). Mais l'album reste un tout extrêmement homogène et un projet très solide pour accompagner le phénomène BROCKHAMPTON dans une tournée qui promet, une nouvelle fois, d'être fantastique.


Difficile finalement de voir cet album comme autre chose qu'une transition entre la trilogie SATURATION complètement tarée et une nouvelle DA et de nouvelles tentatives sur tous les plans. De toutes façons ils sont tellement nombreux, différents et talentueux que le potentiel paraît infini, et à ce titre je pense qu'on a le droit d'espérer un truc incroyable pour le prochain album (surtout s'il est dans la lignée de 1998 TRUMAN et surtout du merveilleux 1999 WILDFIRE).


iridescence est donc malgré tout dans la lignée de ses prédécesseurs: il y a des choses qui peuvent plaire et d'autres moins mais la créativité, le dynamisme, l'envie d'innover en évitant toujours d'être chiant sont là. Un véritable start-up album.


N°1 bitch

Raspaillac
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