L'enfer tiède

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On pourrait voir dans "Alt-Life" une excellente démonstration par l'absurde de la thèse de la Théodicée de Leibniz. A savoir, que notre monde est bel et bien le meilleur des mondes.

La thèse de Leibniz repose, pour faire simple, sur deux arguments :
- Le premier, réservé aux croyants, consiste à dire que si Dieu est omnipotent, bon et parfait, et qu'il a choisi ce monde parmi toutes les possibilités, alors c'est qu'il est nécessairement le meilleur des mondes possibles.
- Le second est qu'on ne pourrait imaginer un monde où il n'y aurait uniquement le bien sans le mal, car l'un n'existe pas sans l'autre. Ainsi, si j'enlève de ce monde la souffrance physique, je supprime du même coup la douceur de la caresse ; si j'enlève la souffrance liée à la perte d'un être aimé, j'enlève également l'amour ; si j'enlève toute résistance, du même coup la volonté, le courage etc etc... Le monde voulu par Dieu déploie ainsi au maximum l'éventail des possibles, sans contradiction interne, rendant nos vies les plus passionnantes possibles. Et dans cette équation, le bien est toujours premier. Il n'y a rien que je perde que je n'ai d'abord reçu.

Si l'on suit Leibniz, la recherche d'un monde sans mal ni souffrance nous mènerait nécessairement à un monde minéral, sans vie. Et c'est précisément vers cet enfer tiède que nous conduit "Alt-Life" :

Dans un univers futuriste, Josiane et René sont sélectionnés comme cobayes, que tous envient, pour inaugurer un nouveau monde virtuel mais aux sensations intactes dans lequel tous les désirs sont automatiquement réalisés, par la simple pensée.
Les deux pionniers explorent ce monde sans entrave, qui n'a d'autre limite que celle de leur imagination, laquelle se révélera d'ailleurs rapidement bien pauvre : après avoir expérimenté tous les fantasmes sexuels les plus farfelus, visité les sites les plus paradisiaques et joui des massacres les plus gores, que reste-t-il ?
René, le premier, commence à être gêné par cet ennui qui s'installe, et sa libido ramollie. Josiane, elle, incarne parfaitement notre époque dont Bernanos disait qu'elle a le cœur dur et la tripe sensible : elle souhaite pousser l'expérience jusqu'au bout, arguant, fataliste, qu' "on finira bien par s'y habituer".

Le scénario mènera intelligemment les protagonistes à l'impasse : les sept pêchés capitaux, ça n'excite qu'à faible dose. Passé un seuil, repus, nos deux jouisseurs en sont ramenés à ne plus désirer que cette chambre noire, dans laquelle se cloître René, déprimé et vide.

Ils redécouvriront ensemble, stupéfaits, cette bonne vieille altérité et ce réel qui nous résistent, nous font souffrir, et grâce auxquels nous nous sentons vivants et joyeux...

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