Les tripes en vrac : c'est le sujet et c'est ce qu'on ressent.

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Emouvoir en bd, c'est pas facile facile.

Emouvoir triste, c'est possible, Manu Larcenet a érigé ça en méthode, émouvoir gai, c'est le plus compliqué, je ne parle pas ici du gag, je parle du sentiment de joie sereine qu'on ressent à la lecture d'une œuvre, quelque chose que j'ai pu ressentir à la lecture de certains livres de Taniguchi.

Faire peur est difficile, voir très rare... mais émouvoir dans la compassion sur un sujet tel que la maladie de Crohn, une maladie qui touche aux intestins et au caca... alors là, je n'y aurais pas cru. Et pourtant et pourtant.

Et en 300 pages en plus. 300 pages de douleurs, 300 pages de combat contre la maladie, de désespoir, de colère et de courage.

Je ne descendrais pas dans le détail de l'histoire, mais, en gros, l'auteur souffre de la maladie de Crohn, depuis toujours, mais les médecins ne l'ont jamais diagnostiquée, ce qui veut dire qu'à bientôt trente ans, il est pas loin d'être cuit, avec un ulcère géant à la place du bide. Ses tripes envahissent toute sa tête, alors qu'il s'apprête à avoir son premier enfant avec la femme de sa vie.

Après la naissance de la petite, il va falloir aller soigner ça et là commence la descente aux enfers.

Cela pourrait être chiant comme la pluie, emmerdant, avec des schémas compliqués et froids, des croquis de chambre d'hopital et de couloirs vides : c'est au contraire grouillant de vie. Le trait à l'encre de chine de l'auteur, plein de vie, déborde de partout, remplir son corps de ses intestins... ça pourrait être graphiquement limité, surtout avec un trait qui louche du côté de la caricature et du minimal, entre Reiser et Benoït Jacques

(Aaaaah Benoît Jacques <3 comme disent les neuj)

ça ne l'est pas.

Le détail riche et, surtout des interventions colorées folles aux crayons de couleurs nous emmène dans les infinies variations et irisations de la douleur, dans un arc en ciel de maux. L'inventivité graphique de l'auteur nous fait passer "du grand sourire aux larmes"

( Michel Sardou inside, represent ouesh ouesh cousin ou bien ?)

On peut trouver qu'il se répète graphiquement, avec ses écorchés, j'y vois moi des variations sur le thème de la souffrance, la souffrance répétée, avec des morceaux de bravoure folle.

Au niveau narratif aussi, l'auteur évite l'ennui d'une narration nombriliste à la première personne, du reportage relou avec narrateur incorporé ou du ping pong protagoniste-personnage principal, en mélangeant tout ça.

Entre les échanges avec ses proches, vus de l'extérieurs, les réflexions personnelles et, surtout, la présence d'une bande de corbeaux qui viennent seconder la narration quand elle risque de s'enliser, on n'est jamais lassé.

On sent que ses corbeaux des hopitaux sont les descendants de ceux qui présidaient aux gibets d'autrefois, prêt à se jeter sur les yeux et les parties tendres des condamnés, mais, pour autant ils ne sont pas méchant, ils sont objectifs, ils ont cette distance froide que le personnel hospitalier se doit d'observer pour les patients si ils ne veulent pas devenir fous d'empathie.

Le lecteur, de son côté, s'accroche avec le héros, lutte avec lui et espère. Son attente ne sera pas déçue.

Un livre magnifique, une merveille, qu'on peut relire juste pour la beauté des dessins, en ouvrant au hasard parmi les planches foisonnantes de détail. Nettement un de mes grands coups de cœur de l'année.

Big Up l'auteur.

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