Dépendance à la technologie

Avis sur Éden Atomique - Tokyo Ghost, tome 1

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Ce tome est le premier d'une histoire en 2 tomes. Il comprend les épisodes 1 à 5, initialement parus en 2015, écrits par Rick Remender, dessinés et encrés par Sean Murphy, avec une mise en couleurs de Matt Hollingsworth. Le lettrage a été réalisé par Rus Wooton.

L'histoire se déroule en 2089, dans les îles de Los Angeles. Dans ce futur, tous les individus sont améliorés par des implants cybernétiques et électroniques. Chaque humain a la possibilité de passer sa vie dans des paradis artificiels virtuels, car toutes les tâches de production sont assurées par des automates. Malgré tout, il y a toujours besoin d'individus chargés de faire respecter l'ordre et la loi. Led Dent est un gendarme pour une organisation pas forcément publique, ni étatique. Il s'est fait greffer énormément de compléments cybernétiques pour devenir un individu très costaud. Il passe sa vie en regardant en continu des flux d'informations et de divertissement par connexion internet, pour distraire son esprit et éviter d'avoir à penser. Il est accompagné par une jeune femme appelée Debbie Decay, totalement dépourvue de tout implant, 100% naturelle, vêtue d'un court short et d'un débardeur.

Au début de cette histoire, Led Dent & Debbie Decay sont en train d'appréhender Ralphie, un homme de main de Davey Trauma, un individu profitant de ses capacités à prendre la main sur des systèmes informatiques en ligne pour tuer de vrais êtres humains. Ils ont réussi à l'attraper en le coursant sur la grosse moto de Dent. Ils peuvent alors se mettre à la recherche de Davey Trauma. Une fois cette mission accomplie, ils essayent de convaincre leur supérieur Mr. Flak de les laisser démissionner. Mais il leur confie une mission au Japon dans laquelle Debbie Decay voit une opportunité trop tentante pour la refuser. Elle convainc Led Dent d'effectuer le voyage dans un petit sous-marin de poche.

Après avoir laissé sa marque sur des séries comme Uncanny X-Force, Captain America et Punisher, le scénariste Rick Remender s'en est allé créer ses propres séries, en indépendant, publiées par Image Comics. Le lecteur a ainsi pu apprécier son inventivité dans Deadly Class dessinée par Wes Craig, Black Science dessinée par Matteo Scalera, ou encore Low dessinée par Greg Tocchini. C'est donc avec grand plaisir qu'il continue sur sa lancée, en compagnie de Sean Murphy, dessinateur au trait vif et précis, ayant déjà fait des merveilles dans Joe l'aventure intérieure de Grant Morrison, ou Punk Rock Jesus réalisé tout seul comme un grand. Leur association s'annonce sous les meilleurs auspices.

Rick Remender raconte une histoire dense. Il y a donc l'intrigue en elle-même qui découle de l'environnement cyberpunk. D'un côté, une partie de la population peut s'adonner aux plaisirs virtuels des divertissements vingt-quatre heures par jour, sans avoir à se préoccuper de quelque souci matériel que ce soit. De l'autre côté, certains individus ont fait le choix de continuer à conserver un contact avec le monde réel, et même de participer à son maintien en état. Les pouvoirs en place (de nature indistincte à ce stade du récit) confient des missions de maintien de l'ordre à des gendarmes cybernétiquement augmentés comme Led Dent. Il s'agit toujours de neutraliser des individus toxiques pour la société, des profiteurs du système, ou de sécuriser des moyens d'approvisionnement en nourriture ou en matière première. Le lecteur assiste à la spectaculaire course-poursuite pour arrêter Davey Trauma. Puis il essaye de rassembler les pièces du puzzle pour discerner ce qui se joue au Japon, dans une communauté au mode de fonctionnement inattendu.

Dans le même temps, l'auteur développe l'histoire personnelle des 2 principaux personnages : Led Dent amélioré de toutes parts par des implants, au corps complètement reconstruit, et Debbie Decay au corps immaculé, vierge de toute technologie. Le lecteur familier de cet auteur retrouve a capacité à faire exister les personnages, à la fois au travers des expériences de leur enfance et de leur adolescence qui ont marqué leur psyché, mais aussi au travers de leurs ambitions et de leurs aspirations. La dynamique du couple formé par Debbie Decay et Led Dent sort des clichés ou d'une relation insipide, car elle est construite sur la base de leur histoire personnelle, de leur relation sur le long terme, et de leur situation familiale initiale, en particulier de l'attitude de leurs parents face à la vie dans un tel monde.

Enfin, Rick Remender prend soin de donner de la consistance à cet environnement de science-fiction. Il est indubitable que les avancées technologiques ont amélioré la condition humaine, en libérant les hommes de la servitude des tâches de production, mais comme toujours il y a un prix à payer, ou en tout cas des conséquences collatérales. Le tout n'a pas vraiment abouti à une utopie, et la technologie a permis aux humains d'accéder à un état permanent d'hébétude entretenu par un flot continu de divertissement virtuel, un robinet permanent déversant des divertissements de toute nature, sans interruption, une sorte de défonce au divertissement, stimulant à chaque instant les centres de plaisir du cerveau pour un trip sans fin. Il s'agit à la fois d'une possibilité de jouissance psychique permanente à base de divertissements futiles, mais aussi d'une annihilation totale de tout lien social entre les individus, chacun se contentant de s'abrutir avec les séries et spectacles de son choix, confortablement rassuré dans sa bulle. Remender ne condamne pas les outils. Par exemple, le flux incessant de d'images et de télévision permet à Led Dent d'éviter d'avoir à penser, d'éviter de succomber à la dépression qui le guette du fait son absence d'estime de lui-même. Dans le même temps, il montre une société malade du divertissement en continu, des individus ne pensant qu'au plaisir individuel et égoïste, une facette d'un monde cyberpunk tel que l'a envisagé William Gibson dans Neuromancien.

En s'associant à Sean Murphy, Rick Remender savait qu'il choisissait un artiste fortement impliqué dans ses planches. Le lecteur découvre à quel point il est le bon choix pour donner de la consistance à cet environnement d'anticipation. La couverture fait penser à un manga d'action à base de chouettes gadgets technologiques. Il y a effectivement de cela, à commencer par la moto démesurée et délirante de Led Dent. C'est tout l'art de Sean Murphy que donner l'impression au lecteur qu'elle a du sens et que son apparence n'a pas été pensée juste pour augmenter le degré de coolitude du récit : des pneus beaucoup trop larges pour pouvoir être maniables, une longueur exagérée jusqu’à en devenir ridicule, mais finalement adaptée aux dimensions des rues et des autoroutes urbaines qu'elle parcourt. Un niveau de détails et de bidules obsessionnel, mais en parfaite cohérence avec le reste des appareils technologiques. Il est visible que Sean Murphy prend un grand plaisir à aménager ce monde avec des trucs et des machins à l'allure futuriste, à la fois délirants, et à la fois à la fonction parfaitement identifiable. Le lecteur prend donc un plaisir certain à traquer ces excroissances technologiques baroques dans les cases : la multiplicité hors de contrôles des petits écrans qui captent 100% de l'attention de Led Dent (avec des petits messages sarcastiques sur l'absence de talent de Remender et Murphy), le flipper Black Science, les implants cybernétiques en guise de prothèse, la trottinette sur coussin d'air, les armes blanches augmentées par des ajouts électroniques, les vêtements avec électrodes pour stimuler les centres nerveux du plaisir, avec des fonctions d'évacuation de l'urine et des déjections pour que l'individu n'ait pas à quitter son fauteuil.

Non seulement Sean Murphy sait donner une forme innovante et cohérente aux éléments de technologie futuriste, mais en plus il sait donner du volume à des décors tout aussi impressionnants et spectaculaires. La moto de Led Dent trouve sa place et apparaît comme logique dans les larges rues des îles de Los Angles, ou sur le circuit de course de voitures en plein cœur de la ville. Le casino dans lequel commence la course-poursuite entre Davey Trauma et Dent se présente sous la forme de longues salles, occupées par des machines à sous, mais aussi des tables de restaurants et des gens en train de s'amuser. La tour de monsieur Flak impressionne par sa démesure, avec cascade intérieure dans le hall monumental, vraiment monumental. La vue de dessus de sa piscine privée évoque les fastes de la Rome décadente. L'arrivée sur la plage d'Isshiki à Tokyo donne à voir un environnement étonnant, dont l'étrangeté est accentuée par la mise en couleurs de Matt Hollingsworth. Le lecteur découvre un endroit surprenant à la fois attendu, à la fois très différent de ce à quoi il s'attendait (avec un petit clin d'œil au vaisseau de Luke Skywalker enfoncé dans les marais de la planète Dagobah).

L'amateur de science-fiction se délecte de la consistance et de la cohérence de cette vision du futur, ainsi que de son originalité visuelle. Il s'attache également rapidement à l'apparence des personnages. Murphy n'hésite pas à utiliser des conventions spécifiques aux comics : du personnage principal masculin massif et bardé de muscles hypertrophiés, au personnage principal féminin élancée, souriante, séduisante, et parfois dénudée. L'artiste invente toute une galerie de personnages hauts en couleur, soit par leur apparence physique (Led Dent), soit par leur tenue vestimentaire (Davey Trauma, Kazumi), soit par leur langage corporel (Debbie Decay irrésistible), soit par des exagérations entre comique et tragédie (les agresseurs à Tokyo). Comme par miracle, tous ces éléments hétéroclites semblent appartenir en toute logique au même monde, et être issu d'une évolution normale et cohérente.

Le spectacle prend une dimension encore plus importante lors des scènes d'action. Sean Murphy se révèle être un metteur en scène inspiré, avec un sens du cadrage dramatique très sûr, et une forme d'humour pince-sans-rire discret et efficace. Décrire une course de voitures dans un comics est une gageure car l'artiste ne peut pas se reposer sur des mouvements de caméras suivant les véhicules, ni imposer un rythme de lecture soutenu au lecteur qui choisit le temps qu'il passe par page et même par case. Murphy construit des pages juxtaposant des actions vives et inattendues dont l'enchaînement transcrit la vitesse des actions et la surprise causée par des événements inopinés (comme la lame circulaire dentelée surgissant du sol). Il joue également sur les éléments du décor pour montrer comment les personnages interagissent avec et s'en servent, à l'opposé de mouvements sans relation avec le relief ou les obstacles.

Cette première moitié du récit est un spectacle total, de l'inventivité du scénariste, à l'imagination foisonnante de l'artiste. Rick Remender a trouvé un dessinateur capable de donner forme à ses créations dont les pages apportent des éléments supplémentaires à son histoire tout en restant en phase. Sean Murphy a trouvé un scénariste lui fournissant une matière assez riche pour qu'il puisse y intégrer son approche dynamique et détaillée de la narration. Le lecteur se délecte de ce divertissement de haute volée qui évoque des thèmes complexes comme le plaisir des paradis virtuels, la responsabilité des parents, la manipulation des autorités, la consommation responsable, l'interdépendance dans un couple et la répartition des rôles, tout ça sans avoir l'air d'y toucher, sans pédanterie ni condescendance, de la grande science-fiction qui en asservit les conventions pour un récit très personnel.

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