RIP l'endormi

Avis sur Gala de gaffes à gogo - Gaston (première série),...

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Cette semaine, Gaston est mort, une fois de plus... M'enfin, ce qui restait de lui est parti, ce 30 avril avec Jidéhem, son beau-père injustement méconnu qui signa pourtant plus de la moitié des gags inénarrables du plus merveilleux personnage de fiction jamais créé.

Car en effet, si Franquin fut bien le père du premier héros sans emploi de l'histoire de la bande dessinée, apparu le 28 février 1957, mystérieusement entouré de traces de pas bleus dans les pages du magasine de Spirou, très vite, l'emploi du temps du monsieur l'empêche de poursuivre seul tous ses projets. Spirou, déjà qu'il avait gracieusement reçu des mains de son immortel maître Jijé commence franchement à lui courir sur le haricot, et sa gentillesse légendaire le poussa probablement à accepter de des multiples aides scénaristiques des défauts de plus en plus criards qui effacent de plus en plus le charme des premières aventures. Ainsi, le fait de rajouter à chaque tome au Marsupilami un "super-pouvoir" n'était pas du tout du goût d'un auteur que l'on aurait préféré imposer un peu plus strictement cette lucidité. Mais en fait, Franquin s'emmerde, il a déjà baissé les bras, un scénariste caméléon comme Greg l'a bien compris qui se voit obliger de changer souvent son histoire en cours de route pour relancer l'intérêt du génial dessinateur, avec toute la faiblesse que cela implique, problème que Gaston, avec, sa demi-page, puis sa page complète ne posera jamais à l'auteur.

Mais il n'empêche, continuer la série, plus Modeste et Pompon qu'une bouderie passagère avec Dupuis lui fit commettre dans le journal concurrent, plus les couvertures et autres suppléments, ça commence à faire, alors on refile la chronique de Starter à ce petit jeune fasciné par Tillieux qui est bien gentil quand même malgré ce nom invraisemblable qui, lui aussi rentrera dans l'histoire, Jean De Mesmaeker, initilalisé au pseudo, donc, comme les fondateurs des deux écoles de la BD belge, et vu qu'il fait bien le job, on l'appelle de nouveau à la rescousse, mais cette fois, pour le gros morceau, pour le vrai chef d'oeuvre du maître, celui qui le fera passer tout là-haut au firmament du neuvième art, le mollasson magnifique, le glandeur ultime toujours occupé à la bricole, celui qui a probablement fait plus de ravages pour la productivité du pays que toutes les théories imbéciles que l'on entend parfois...

Et donc, jusqu'au 4 avril 1968, Jidéhem dessine, parfois seul, les décors, les bagnoles, et jusqu'aux personnages des gags de Gaston, toujours minutieusement surveillé tout de même par le père d'origine.

C'est aussi de lui, forcément, que viendra le nom de cet homme d'affaires plus vrai que nature que Franquin a déjà dessiné quelque fois sans nom avant que Jidéhem n'y retrouve le portrait craché de son propre père, et que, permission paternelle accordée, le nom des de Mesmaeker prenne une toute autre envergure, allant jusqu'à rendre problématique le travail du véritable homme d'affaire, devenu incapable de proposer les moindres contrats à ses partenaires sans faire hurler de rire le conseil d'entreprise dans son entier.

En 1968, Franquin a compris qu'il devrait arrêter de se faire du mal et se concentrer sur ce qui importait vraiment, il abandonne donc Spirou (et par la même occasion Fantasio chez Gaston, désormais sous la surveillance de Léon Prunelle, autre célèbre fumeur de pipe) et reprend tout seul les rênes du gaffeur en espadrilles, laissant Jidéhem prendre son envol ailleurs, retrouvant Roba, autre pilier de l'atelier Franquin, pour les décors de la Ribabmbelle, relançant Ginger, sa série de jeunesse, et surtout faisant passer Starter au second plan dans cette sorte de spin-off que sont la vingtaine d'aventures de Sophie, petite fille espiègle qui prolonge d'une génération l'inspiration familiale.

Et moi, chez Gaston, je préfère encore la période Fantasio, la période Jidéhem donc, et tant pis, ou peut-être tant mieux si elle a brisé en moi (et en tant d'autres) toute velléité d'ambition professionnelle, de rendement quelconque, d'esprit d'entreprise où de Dieu sait quelle idée saugrenue qu'une lecture régulière des oeuvres du prophète au pull vert saurait vous empêcher d'avoir. En lieu et place, transformer son lieu d'esclavage en un immense terrain de jeu où les courses de fauteuils, les coins-à-sieste, l'imagination et les endiablées parties de bilboquet prennent le pouvoir ne me semble pas la pire façon de perpétuer, modestement, l'exemple toujours vivace de ce bienheureux de la glandouille, bouleversant exemple d'humanité dans une civilisation productiviste qui n'en compte plus guère.

Et donc, dimanche dernier, Gaston a pris définitivement sa retraite, a un peu plus de soixante ans, après presque quarante annuités, ce qui, pour un fainéant acharné tient du miracle. Espérons qu'il repose à présent à jamais dans sa grotte aux livres, le chat sur les genoux, la mouette rieuse sur le bout du pied et que personne n'aura jamais l'idée saugrenue d'interrompre un tel moment de bonheur.

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