Plus tard en ce bas monde

Avis sur Gunnm

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Je me souviens encore de la boutique Jaune et noir. Un peu paumé dans une venelle castraise, ce petit vendeur de bd proposait à la fin des années 90, quelques ouvrages de choix, parfois d'occasion, souvent introuvables en librairie standard. C'est là que baladant mon regard sur les quelques étagères et présentoirs de sa boutique, je tombais pour la première fois sur quelques oeuvres d'importance : The Dark Knight Returns, Un long Halloween, Dark Victory, Asile d'Arkham, Watchmen, Blame. Au début des années 2000, peu avant la fermeture de la librairie, j'y découvrais l'intégrale des éditions Glénat deluxe de Gunnm de Yukito Kishiro. Des bd grands formats à l'épaisseur de catalogues et aux couvertures gâchées par des illustrations numériques totalement incompatibles avec la splendeur artistique de l'oeuvre qu'elles renfermaient. Jusque-là, je ne connaissais de Gunnm que l'OAV en deux épisodes sorti en 93 et qui, sans me déplaire, n'avait pas non plus laissé en moi un souvenir impérissable. J'achetais donc les six volumes et me plongeais alors dans une formidable épopée de SF hardcore aux élans guerriers. Et découvrais au passage ce qui resterait jusqu'à aujourd'hui, ma bande-dessinée préférée.

26ème siècle, quelques temps après un désastre planétaire. La Terre n'est plus qu'un vaste désert où subsistent les ruines de l'ancien monde et quelques villages de fermiers et de pêcheurs. Perdue au milieu de cette désolation, Zalem la ville flottante, une cité des nuages utopique qui domine ce monde ravagé et dont les citoyens ignorent la misère qui règne à leurs pieds. Juste en dessous, Kuzutetsu, la ville dépotoir, ramasse tous les déchets de Zalem et concentre toute une population de cyborgs miséreux, renégats et mercenaires. Quelques individus encore totalement humains tentent de survivre dans ce monde où le crime est puni de mort par les primes offertes aux hunters warriors, des chasseurs de primes, pour la plupart aussi sanguinaires et impitoyables que les criminels qu'ils traquent.
C'est là, au milieu d'une montagne de déchets, qu'un promeneur solitaire découvre la dépouille métallique d'une jeune fille encore vivante. Scientifique cybernéticien, l'homme dénommé Ido, la réanime, la dote d'un corps de ferraille bon marché et la baptise Gally du nom de son chat. Amnésique, la jeune fille s'éveille et découvre un monde cruel où prévaut la loi du plus fort. Face à l'adversité et des créatures aussi cruelles que monstrueuses, elle révélera très vite des capacités de combat extraordinaires, héritées de son mystérieux passé.

Il me sera difficile d'englober ici et de rendre justice à toute la richesse de l'oeuvre de Kishiro. Sur la base d'une simple métaphore sociale, l'artiste bâtit une épopée futuriste absolument foisonnante de détails et de personnages. Puisant ses influences dans des oeuvres aussi diverses que Metropolis, Blade Runner, Robocop ou encore Mad Max 2, le futur de Gunnm est un univers âpre et violent, partagé entre la vision d'un rêve utopique et la dystopie la plus sombre. La Terre n'y est plus qu'un monde perdu, voué à l'abandon où subsistent les rebuts et les plus démunis. L'humanité s'y est depuis longtemps diluée dans la machine et les implants mécaniques pour palier à ses faiblesses, la majorité de la population terrestre ne se composant plus que de cyborgs aux membres augmentés et aux rouages grippés. A tel point que la limite entre l'homme et la machine devient floue, indistincte, et que la cruauté de certains de ses habitants condamne toute notion d'humanité à la disparition. Nombre des habitants de la décharge gardent pourtant les yeux rivés sur Zalem, rêvant de ses habitants légendaires et d'une vie forcément meilleure là-haut. De la même manière que dans le roman Blade runner de Philip K. Dick, les terriens les plus riches ont pu fuir la planète en s'élevant dans son atmosphère soit en vivant à Zalem, véritable paradis céleste, soit en montant plus haut encore, vers la mythique Echelle, dont on dit qu'elle relierait Zalem aux cités spatiales du système solaire. Consacrant essentiellement cette première série au devenir de la Terre et à tous ceux qui survivent à la surface, Kishiro ne révélera que peu de choses sur les mondes qui la surplombe et entretiendra savamment le mystère sur les causes véritables de cette hiérarchisation sociale et sur l'organisation de l'Echelle où vivent les véritables dirigeants (il en développera la mythologie dans Last Order). De la même manière que sa protagoniste Gally recommencera tout à zéro au fin fond d'un dépotoir, le lecteur devra découvrir cet univers en même temps que son héroïne. Ainsi Kishiro ne se bornera pas aux seules frontières de la décharge mais en profitera pour pousser toujours plus loin les limites de son propre univers. Il lancera alors son héroïne en quête d'un sens à sa vie, bien au-delà des venelles sordides de Kuzutetsu, jusqu'à la faire errer aux confins d'une terre de désolation, prise dans une guerre entre les mercenaires du rail et les activistes du barjack.

Au fur et à mesure de l'histoire le personnage de Gally évoluera sensiblement. Kishiro la présente tout d'abord comme une adolescente un rien naïve et curieuse du monde qui l'entoure. Un lien fort l'unit à Ido son protecteur et mentor et ce dès les premières pages. Pourtant celui-ci n'est pas vraiment ce qu'on peut appeler un père de substitution. Leur relation se révélera de plus en plus ambiguë au fil de l'histoire, surtout en ce qui concerne les sentiments de Ido. Tour à tour paternaliste, protecteur, rancunier et obsessionnel, le cybernéticien semble surtout éprouver des sentiments égoïstes pour sa protégée, désireux de la préserver de toute violence et de la façonner selon son propre idéal de pureté. Mais Gally est une guerrière qui s'éveille peu à peu à sa propre nature. En situation de danger, elle reproduit inconsciemment des techniques de combats insurpassables et héritées de son mystérieux passé (dont le fameux Panzer Kunst). Un temps chevillée à la trajectoire de son bienfaiteur, Gally finira par connaitre l'amour et à en souffrir, la jeune fille tombant amoureuse d'un jeune homme privilégiant son rêve d'atteindre Zalem à une possible idylle avec elle. A sa mort, la jeune fille s'affranchira de l'aura possessive de son mentor pour entamer une trajectoire essentiellement solitaire, en quête de son identité véritable et d'une raison à sa présence en ce bas monde. Elle affrontera plusieurs adversaires d'envergure, dominant Gally de toute leur taille. De Makaku, l'ignoble ver voleur de corps à Den, colossal chef terroriste déterminé à faire tomber Zalem, en passant par le très étrange Doigt supersonique, Zapan la némésis ivre de vengeance, et enfin le vaillant Jashugan, véritable mentor pour l'héroïne, tous sans exception trouveront en ce petit bout de femme leur plus digne adversaire et manifesteront souvent à son égard une attitude trouble, partagée entre haine, respect et dévotion amoureuse. Et à chaque combat livré, à chaque adversaire vaincu, la jeune femme ne cessera d'évoluer, passant de la naïve adolescente idéaliste à la guerrière au corps de berserker, ivre de combats et de défis à relever. N'hésitant pas à malmener son héroïne jusqu'à suggérer parfois en elle une cruauté et une détermination guerrière héritée de son passé martien, Kishiro en fera un personnage parfois à la limite du bien et du mal, désabusée par la cruauté d'un monde qui lui prend peu à peu tous ceux qui comptent. Malin, il ira jusqu'à lui opposer le spectre de Yoko, son propre passé, en lui opposant dans le dernier acte un doppelganger plus cruel encore que ne le sont les terribles chefs du Barjack.
Mais parmi tous ses adversaires, il y aura surtout Desty Nova. Longtemps annoncé dans l'intrigue (comme étant responsable des transformations de Makaku et Jashugan), ce mystérieux personnage fait finalement son apparition durant le quatrième arc, au lendemain du tournoi du Motorball et des retrouvailles avec Ido. Scientifique de génie et citoyen dévoyé de Zalem, le professeur Nova apparaît rapidement comme l'archétype du savant fou, aussi curieux que machiavélique, dédiant son travail à l'étude du karma (il propose ainsi à tous les déshérités de prendre leur revanche sur la vie grâce à sa science) et ne faisant preuve d'aucune morale pour mener à bien ses expériences. Tour à tour drôle (son amour immodéré du flan), farfelu, rigolard et cruel, ce personnage se révélera de plus en plus ambigu au fur et à mesure de ses apparitions jusqu'à révéler pleinement son humanité dans sa confrontation finale avec Gally.

A ce propos, il est intéressant de considérer (et surtout de comparer) les deux versions existantes du manga, lesquelles proposent l'une et l'autre deux résolutions différentes à l'affrontement de Gally et Nova. Dans la première publication du manga, Kishiro, en proie à des soucis personnels, ne put mener à terme l'histoire qu'il avait en tête et décida de conclure précipitamment son intrigue. D'où l'impression de conclusion un peu bâclée à la lecture de la publication originale du manga, voyant Gally ressusciter au coeur d'une Zalem se transformant en immense fleur organique alors que Fogia vient la chercher pour vivre son amour avec elle. Longtemps mécontent de cette fin, l'auteur revint finalement à son oeuvre à la fin des années 90 et décida de poursuivre son histoire dans un nouveau manga intitulé Gunnm Last Order. A cette occasion, il profita d'une réédition de ce premier manga (la fameuse édition deluxe sur laquelle je tombai chez Jaune et noir) pour en modifier sa fin (ou plutôt en ignorer une bonne partie) de manière à assurer une nouvelle continuité avec Last Order. Vaincue par Nova, Gally sera finalement ressuscitée par celui-ci sur Zalem alors que s'y déchaîne le feu de l'apocalypse et que les survivants tentent d'atteindre le niveau supérieur, la cité spatiale de Jéru. Une toute nouvelle ère, nourrissant la mythologie Gunnm de personnages tous aussi emblématiques que fascinants mais dont le récit s'enlisera un peu en dernière partie dans les circonvolutions d'une intrigue politique et d'un tournoi galactique interminables.

D'un point de vue purement artistique, l'oeuvre de Kishiro est une merveille. Je dirai même plus, c'est clairement le plus beau manga qu'il m'ait été donné de lire. Peuplées de personnages tour à tour sublimes, pathétiques et effrayants, les planches de l'artiste foisonnent de détails et crédibilisent un univers futuriste unique, sidérant de noirceur et de poésie. Présent par petites touches, l'humour y contrebalance souvent une horreur graphique très marquée et totalement assumée (voir les mises à mort perpétrés par Makaku), l'auteur dosant subtilement chaque élément pour ne jamais perdre de vue la tonalité ambivalente de son univers. On est très loin de l'esthétique édulcorée de Alita Battle Angel, ici chaque planche exhale un sentiment de morosité et de déréliction, plus proche de l'esthétique baroque et cyberpunk de certaines bd des 90's que de l'ambition pseudo-mégalo-numérique d'un Jim Cameron période post-Avatar. Maîtrisant à merveille la narration séquentielle (les dessins révèlent ici un méticuleux travail d'écriture), Kishiro montre aussi un grand talent pour illustrer des séquences de combats impressionnantes et parfaitement lisibles, magnifiant les élans guerriers de ses personnages par des postures somptueuses et iconisant toujours plus à chaque page les interventions de Gally. Il devient ainsi de plus en plus évident pour le lecteur que l'artiste tombe amoureux de son héroïne, jusqu'à oser lui consacrer les sentiments de ses antagonistes.

Oeuvre épique et désenchantée, traversée de visions fascinantes et de combats homériques, Gunnm s'impose aujourd'hui avec Akira comme l'autre manga incontournable que se doivent de lire un jour ou l'autre tous les amateurs de SF et de cyberpunk. La richesse de son univers et la destinée de ses personnages sont telles qu'elles continuent de captiver le lecteur bien au-delà de la dernière page. Visiblement passionné par l'univers qu'il a créé, Kishiro ne cessera jamais d'y revenir et le développera au travers d'une suite tout aussi ambitieuse mais inégale (Last Order), une préquelle martienne (Mars Chronicles, qui reviendra sur les origines de Gally) et différentes nouvelles graphiques toutes aussi cruelles qu'émouvantes (Other stories). Il n'est d'ailleurs pas surprenant que l'oeuvre ait à l'époque tapée dans l'oeil de James Cameron au point que celui-ci en acquiert les droits et les garde jalousement durant plus de quinze ans. Avec la sortie de son arlésienne cinématographique, nombre de spectateurs vont découvrir l'oeuvre de Kishiro par le biais des visions numériques et colorées préparées par Rodriguez. Il ne s'agit donc plus de la SF hardcore, ultra-violente et encrassée imaginée par le mangaka. La Salazar aux gros yeux remplace l'inoubliable fille à la bouche de poulpe et le nom d'Alita gomme aujourd'hui celui de Gally... Dieu, ça fait si longtemps maintenant que la boutique Jaune et noir a fermé.

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