Nouvelle Réfutation du Temps

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Vous êtes ici, ici et maintenant.
Ou plutôt, ici et de tout temps, en chaque instant, comme figé dans le paradoxe de Zénon: Chaque fraction d'espace que doit franchir la flèche tirée par l'arc est elle-même un vertigineux ensemble gigogne que le temps ne rattrapera pas, et le mouvement est impossible, et le temps condamné à s'écouler en spectateur de ses instants figés dans un espace immuable mais changeant.
Devant vous une fenêtre entrouverte sur un intérieur dont on ne perçoit qu'un pan de rideau blanc. Le mot "ici" est discrètement inscrit dans le rectangle noir de l'entrebâillement. Placé avec soin, ce mot semble prêt à disparaître derrière le rideau, et vous attire dans la pièce encore invisible. Le livre est lourd, compact, sur son envers un mur de briques est dessiné; vous tenez la fraction d'une maison dans vos mains, et en l'ouvrant vous déployez la perspective d'une de ses pièces centrée sur la reliure du livre, qui va vous piéger dans un point de vue suspendu, ou vous pendre à un trou de serrure. Rivé à cette architecture en double page, vous allez assister aux télescopages d'une multitude d'instants encadrés dans l'éternité d'un lieu, et sonder, autant que ce livre vous le permettra, l'amplitude paradoxale du temps. Vous devenez un point fixe dans l'univers et pouvez embrasser tous les instants de ce lieu, et nous nous demandons tous s'ils se succèdent comme les pages que nous tournons ou s'ils sont simultanés, comme dans un grand mille-feuille que nous plions ou déplions calque après calque. Ou l'origami de Deleuze.

C'est à ce voyage immobile que nous conviait déjà Richard McGuire dans sa version de 36 cases publiée en 1989, qui fait maintenant figure de prototype ambitieux et visionnaire. Le présent ouvrage en est l'aboutissement formel, et atteste une compréhension aiguë des mécanismes narratifs de la bande dessinée - En insérant des fragments, des cadres, dans l'échelle fixe de celui formé par la double page, l'auteur fait dialoguer les époques dans une vaste ellipse où plus de trois milliards d'années sont balayés. Chaque cadre est daté comme les pages d'un calendrier à effeuiller, chaque année est associée à ses nuances, les époques se télescopent, et au fil de la lecture nous rattrapons sans cesse l'écho d'évènements autonomes qui n'en finissent plus de se produire dans une chronologie sans direction, où s'emmêlent des cycles trop vastes pour la rectitude du seul point de vue qu'il nous est donné d'adopter, et où la trivialité des choses prend la dimension des grands chambardements tectoniques.

Je restai à regarder cette simplicité. Je pensai, sûrement à voix haute: "C'est la même chose qu'il y a trente ans…"[…] Cette pensée facile: "Je suis en mille huit cent et tant…" cessa d'être un groupe de mots approximatifs et atteignit la profondeur d'une réalité. Je me sentis mort, je sentis que je percevais abstraitement le monde: crainte indéfinie, imbue de connaissance, qui est clarté la meilleure de la métaphysique. Non, je ne crus pas avoir remonté les eaux présumées du temps; bien plutôt je me soupçonnais en présence du sens réticent ou absent de ce mot inconcevable: l'éternité. Plus tard seulement, je parvins à préciser cette imagination. Voici comment, à présent, je l'énonce. Cette pure représentation de faits homogènes - nuit sereine, petit mur limpide, odeur provinciale du chèvrefeuille, boue fondamentale - n'est pas simplement identique à celle qui se produisit au coin de cette rue, il y a tant d'années: c'est, sans ressemblance ni répétition, la même. Si l'intuition d'une telle identité nous est impossible, le temps est une tromperie: qu'un moment de son apparent hier ne soit ni différent ni séparable d'un moment de son apparent aujourd'hui, cela suffit pour le désintégrer.

Ce que suggère Borges dans son ironique Nouvelle Réfutation du Temps, c'est que les minutes de l'histoire universelle n'existent pas, puisque personne ne peut juger de leur simultanéité avec les instants vécus dans tout autre espace. Qui peut affirmer que les instants existent les uns après les autres ou en même temps? Qui peut témoigner qu'ils s'écoulent simultanément en plusieurs endroits? Combien de fractions de lui-même un instant doit-il durer avant de s'éteindre? Un intervalle de temps peut-il être nul? Dans ce cas, cette flèche peut-elle seulement bouger?
Pour concevoir ces amplitudes hors d'échelle, il faut qu'un regard extérieur détourne notre perception de son appétence pour les successions de la chronologie et fasse des choix. C'est l'habit qu'endosse l'auteur; en composant un dispositif rhétorique méticuleux capable de situer un espace à tout moment du temps, il réfute sa linéarité et porte la contradiction sur le plan physique autant que métaphysique: "Spectateurs abstraits du monde" nous sommes absorbés dans la recherche d'un sens à l'apparente cacophonie d'un montage rythmé par une longueur d'onde qui s'étire, puis se ramasse, se contracte ou se démultiplie. L'art séquentiel approche du cinétique, en quelque sorte, et démontre que ses processus valent bien ceux de la littérature ou du cinéma lorsqu'il s'agit de projeter une réflexion philosophique sur la perception du réel. Le défilement, le cadrage, l'échelle et l'ellipse y pourvoient d'une façon singulière, et la bande-dessinée est cette fois encore légitimée dans sa contribution à l'histoire des idées.

« L'espace est un corps imaginaire comme le temps un mouvement fictif » assène Paul Valéry; Ici en est une démonstration.

Pour voir la version de 1989 ainsi qu'une tentative d'adaptation vidéo:
http://labdmemmerde.blogspot.fr/2015/01/un-voyage-immobile-here-de-richard.html

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