Pourquoi aimer Fluide Glacial ?

Avis sur Idées noires, intégrale

Avatar Lefuneste
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Fluide Glacial est un magazine mensuel de bande dessinée, fondé principalement par Marcel Gotlib en 1975, et qui est toujours d'actualité. En bientôt quarante ans, le journal a publié bien des planches mythiques de grands noms de la BD. En conservant son humour satirique, noir et décalé, Fluide Glacial n'a pas perdu sa verve libertaire des années soixante-dix, et reste une référence en matière de BD pour adulte. Je vais me servir de cette intégrale récapitulative pour revenir sur ce qui me plaît chez Fluide.

Selon moi, il y a une période où si vous aimez la bande dessinée humoristique, celle qui fait rire grassement comme celle qui fait réfléchir, et que vous avez été bercé pendant toute votre enfance par les bonnes BD franco-belges-classico-familiales (Astérix, Tintin, Spirou, Boule et Bill...) et que vous voulez continuer à vous amuser tout en lisant des phylactères plus en rapport avec votre état d'esprit du moment, il faut trouver une alternative de goût. Et, pour ma part, c'est là qu'est intervenu Fluide Glacial. J'ai commencé à m'intéresser au magazine vers mes douze-treize ans, en survolant quelques pages dans les librairies, kiosques, aires d'autoroute ou autres marchands de journaux. Je me souviens qu'à cause de ma petite taille de l'époque, je peinais à attraper l'exemplaire de Fluide Glacial que je convoitais, toujours situé sur le présentoir à revues le plus haut et inaccessible pour les gamins (à côté des magazines osés sentant le stupre et la débauche, quoi). De plus, j'accomplissais subrepticement mon forfait, car les magazines de BD un peu libérés n'étant pas trop le genre de la maison, je devais me cacher de mes autorités parentales pour feuilleter Fluide Glacial dans un calme relatif. Je dis bien relatif, car il y avait toujours le risque d'être emmquiquiné par le marchand de journaux, qui vous avait calculé depuis le début mon petit bonhomme, et non non non ici on n'est pas à la bibliothèque, la revue on la laisse ou on la prend, et surtout on ne la détériore pas avec ses mains graisseuses, non, non, hop, décampez. Tout ça pour dire que quand j'ai commencé à chercher des yeux Fluide Glacial chez les marchands de journaux pour les-y plonger avidement (les yeux, pas les marchands de journaux), je me prenais un petit peu pour un outlaw. Ah, souvenirs souvenirs.

C'est tout d'abord le ton du journal, mais aussi la diversité des auteurs et du dessin qui m'a attiré vers Fluide Glacial. Je connaissais un peu Gotlib, j'admirais son style de dessin plantureux, ses personnages droits aux émotions exagérées et son autodérision (bien que je ne comprenais pas toujours grand chose à son art). Je l'admirais aussi pour son travail avec Goscinny (génie du rire, bienfaiteur de l'humanité auquel je voue un culte sans limites, et je pèse mes mots) dans la Rubrique-à-brac du journal Pilote. J'ai vite compris qu'il était à la source de Fluide (du moins, le véritable père spirituel des bulles de la revue) et c'est ce qui a fondé mon intérêt pour ce magazine plutôt qu'un autre. Cela dit, Gotlib était aussi le fondateur de l'Echo des savanes, mais il a quitté rapidement la tête de cette revue pour créer Fluide, où il s'est senti plus à l'aise et où il a pu lancer des personnages emblématiques du journal, comme Gai-Luron, Superdupont ou Hamster Jovial. Bref, Fluide Glacial était le journal de Gotlib, c'est ce qui comptait. De surcroît, les couvertures du magazine, volontairement criardes et de mauvais goût, m'attiraient très fortement. Je ne sais pas pourquoi, il existe un âge où les images vous marquent puissamment, de sorte à ce que vous soyez tractés vers la chose et que vous ne puissiez pas reculer sans l'avoir observée de plus près. D'autre part, Fluide était dans la lignée de la tentative d'ouverture d'expression de Pilote des 70s, à la différence près que cette ouverture d'esprit et ce choix de s'adresser à un public plus mature lui avait été profitable. Finalement, dans mon raisonnement personnel, tout coulait de source pour que je lise Fluide Glacial. En grandissant, je ne m'en suis pas privé, même si beaucoup de mes amis considérait ce genre de bande dessinée comme désuet. Et ils eurent tort, car Fluide Glacial, c'est le futur. Le futur de la BD des années cinquante, quoi. Ce qui revient exactement aux années soixante-dix-quatre-vingt. Ouais, en fait, ouais, Fluide Glacial était novateur dans son temps, maintenant les techniques de dessin et la liberté d'expression ont tellement évolué que la première génération de Fluide peut paraître dépassée, ouais. Il n'empêche que c'est le dessin que j'aime, et l'Umour (comme écrirait Gotlib) que j'aime : gentiment provocateur, cynique, décapant, salace, facile et complexe, et souvent sans queue ni tête.

Tout compte fait, le plus plaisant pour moi, en tant que jeune lecteur de Fluide, était de découvrir l'univers des dessinateurs que je ne connaissais pas. Je n'étais pas, et ne suis toujours pas abonné (mais ça viendra), alors j'achetais des lots de Fluide Glacial à la pelle dans les brocantes, en espérant que la pêche serait bonne. Et en général, il s'agissait de vieux numéros, et la pèche était plus qu'excellente. J'ai toujours préféré le début de Fluide et la première génération d'auteurs, qui étaient réellement les piliers du magazine. Je trouve qu'aujourd'hui, même si il y a toujours du (très) bon, le journal a un peu perdu de sa fraîcheur et de son originalité, en se rapprochant d'une étude critique de notre société assez courante aujourd'hui, proposée d'ailleurs par de nombreux magazines. Ou alors, le magazine a évolué avec son temps et je ne suis qu'un puriste aigri. C'est sans doute un peu des deux. Dans tous les cas, cette digression me permet de vous conseiller d'acheter, si vous ne connaissez pas du tout le monde de Fluide Glacial, un numéro hors-série (n'importe lequel) disponible chez votre marchand de journaux, comme on dit. Ces numéros hors-série, paraissant tous les trois mois, sont un concentré des meilleures histoires publiées aux éditions Fluide Glacial/Audie, avec un peu de "nouveau" quand même. C'est un bon compromis quand on veut tâter le terrain, voir ce qui a fait le magazine et rire un bon coup. C'est dans les vieux pots qu'on fait les meilleurs gâteaux, dit-on. Enfin, je crois.

Alors, je vais ici donner mon point de vue totalement personnel. Je tiens à parler de ce qui m'a vraiment plu dans Fluide Glacial, des auteurs qui m'ont le plus touché, d'une manière ou d'une autre : ce n'est évidemment que mon avis, qui a pour but de vous donner un rapide aperçu des points positifs du magazine.

Alors, avant tout, il y a Binet. Fluide ne serait rien sans Binet. Les Bidochon, c'est la marque de fabrique de FG. Connus au-delà du journal, ce couple de français moyens puants de vérité sont un symbole de la bande dessinée. On doit à Binet de nombreuses séries, comme Kador avant les Bidochon, Poupon la Peste, Propos Irresponsables, l'Institution, Monsieur le Ministre, Déconfiture au petit-déjeuner... Mais c'est bel et bien les Bidochon qui ont fait de lui un auteur majeur de la BD. On peut penser que les français se sont reconnus en Robert et Raymonde, ces deux beaufs retardés, et qu'ils ont ainsi aimé rire d'eux-mêmes... Mais ce serait porter une qualité d'autodérision de haute volée à nos concitoyens, ce qui serait malheureusement, selon moi, assez utopiste. Non, en lisant les Bidochon, chacun y voit son voisin, et rit de ses travers. Je ne sais pas si c'est trop ce que voulait Binet, mais il n'empêche que la France entière a ri de ces deux antihéros bien de chez nous. On suit le couple dans leur petite vie quotidienne (à travers vingt albums parus à ce jour), de leur rencontre à leur adaptation au progrès (voir les derniers tomes, les Bidochon internautes et les Bidochon n'arrêtent pas le progrès) en passant par leur vie en HLM, leur voyage organisé, les amis, leur belle-famille... Les Bidochon, c'est une analyse flauberto-moderne de la vie d'un couple des plus communs. Et c'est absolument jouissif. Je serais capable de tenir un article entier sur le sujet, mais il y a d'autres piliers de Fluide qui méritent d'être mentionnés. Et je rédigerai sans doute un article entier sur les Bidochon un de ces jours, car les avantages de lire l'oeuvre de Binet sont aussi divers qu'enrichissants (clin d’œil à l'auteur qui, à la fin de chacun de ses albums, dit "merci à.... avec qui mes rapports furent aussi divers qu'enrichissants" en fonction du sujet de l'album).

Il s'agit maintenant de s'intéresser au cas de l'ineffable Edika. Ce dessinateur est sans doute celui qui fait le concept bédéique le plus original de tout Fluide Glacial. Au premier abord, on se dit "quesseukeucé que ce gars, c'est n'importe quoi, il se fait vraiment pas chier". Et je pense qu'au contraire, Edika se crevait sur ses planches : ses histoires n'ont ni queue ni tête, elles partent souvent d'un calembour foireux ou d'une idée grotesque, elles sont totalement dépourvues de chute (du moins convenable) et les dialogues sont aussi inutiles que drôles. Mais le fait de se mettre en scène dans sa propre BD (sous le nom de Bronsky Proko) avec sa famille, et de se représenter entrain de galérer à trouver une chute plausible pour les planches qu'il cherche à conclure (et que nous avons en fait sous nos yeux) est tout-à-fait excellent. Le travail d'Edika est sans doute le plus agréable et relaxant à lire, dans le sens où même si on essayait de comprendre, ce serait complètement absurde. Et pourtant il y a des idées derrière. C'est une chose pointue à expliquer, et je vous engagerais bien à lire un de ses trente-cinq albums, mais ils sont difficilement trouvables, le style d'Edika étant apparemment un peu passé de mode, ce que je juge fort dommage. Pourtant, l'auteur a eu ses heures de gloire. Honnêtement, rien n'est plus divertissant et détendant que quelques pages d'Edika. C'est de la décomplexatisation à l'état pur. Le texte est d'une drôlerie extrême, le dessin à la fois grossier et précis, le tout rempli de second degré et de références... Un plaisir !

Enfin, je me dois de parler de Tronchet et de Riad Sattouf, qui sont deux de mes auteurs préférés. Le premier est un pilier de Fluide avec deux séries aux personnages éponymes, Jean-Claude Tergal et Raymond Calbuth. J'apprécie surtout le premier, qui est un chef-d'oeuvre d'inconséquence : il s'agit d'un pauvre type un peu coincé, qui n'a guère de succès avec les filles, et qui pourtant se tuerait pour en avoir. Jean-Claude, avec sa doudoune et son allure peu crédible, est un gentil rêveur un peu naïf qui ne demande qu'un peu d'attention. Sorte de Gaston Lagaffe en moins inventif, l'analyse de toute notre vie passe à travers son regard : sa famille, ses amis, son environnement (le Nord-Pas-de-Calais bien joyeux), ses galères et son peu de réussite... Et tout cela forme le portrait d'un personnage extrêmement touchant. Certes, on se dit que Jean-Claude est quand même sacrément demeuré parfois, mais l'important est plus profond et nostalgique que ça. Par l'intermédiaire de son personnage, Tronchet nous donne ce qu'on désigne par la formule toute faite : "une leçon de vie". Concernant Raymond Calbuth, je suis moins à même d'en parler, les numéros de Fluide que j'ai sont tous dépourvus de ses histoires ! Je sais juste qu'il est le voisin d'appartement de Jean-Claude.

Riad Sattouf a marqué l'histoire de Fluide Glacial avec son personnage de Pascal Brutal. Il s'agit d'un héros surviril, une bête humaine ultramusclée, un motard sans peur, avec son bouc, sa gourmette et ses Adidas Torsion. Pascal est une brute respectée dans sa banlieue, un kéké déterminé, qui malgré les apparences est pourtant hypersensible. Et il vit dans une France extra-libérale dirigée par Alain Madelin. Je ne vous en dit pas plus, vous découvrirez si vous en avez envie. Mais avouez que le contexte est déjà alléchant. Et si Pascal Brutal vous plait, vous pouvez également lire Les pauvres aventures de Jérémie. C'est exactement l'opposé du style Pascal Brutal, mais c'est aussi brillant et du même auteur. Mais ce n'est pas publié chez Fluide, alors ne nous éloignons pas de notre sujet, s'il-vous-plait.

Bien entendu, j'aurais pu disserter ici sur d'autres auteurs du journal qui sont tout aussi géniaux, mais je voulais vous présenter le travail de mes favoris. Cela me fait d'ailleurs penser à Charb, qui collaborait à Fluide Glacial.

En voulant conclure, je constate (avec traquas) que j'ai surtout appuyé l'aspect BD réalisto-humour noir-cynique de Fluide Glacial, car il s'agit de mon style préféré. Cependant, le magazine ne se résume pas à ça : comme je l'ai dit, il y a aussi des planches de style SF, des œuvres plus poétiques ou encore tragiques. En plus de cela, il y a aussi des chroniques ou des romans-photo drôlissimes. Bref, Fluide Glacial, c'est de l'humour complet sous (presque) toutes ses formes. D'ailleurs, si le magazine a fêté ses 40 ans en Avril dernier, ce n'est pas pour rien. N'oubliez pas, Fluide est disponible chez votre marchand de journaux !

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