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Jolies ténèbres par lutrino

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Quand une jeune écolière s'en vient mourir au fond d'un bois, en même temps qu'elle entame sa décomposition, elle engendre une peuplade entière d'homoncules qui feront du cadavre leur logis et leur terrain de jeu.

Jolies Ténèbres débute ainsi sur le prince Hector faisant sa cour à Aurore lors d'un gouter élégant qui, la page tournée, dégénère en cauchemar organique et sanguinolent. Toutefois, ne pas s'attendre à du gore : le dessin de Kerascoët se situe dans la famille de Sfar et de Sempé, et leurs couleurs ont la délicatesse et les nuances d'un aquarelliste comme Michel Plessix (Le Vent dans les Saules). En feuilletant rapidement l'album sans le connaître, on jurerait avoir en main une fantasy forestière pour enfant fusionnant Béatrix Potter et Tim Burton. Que nenni : Jolies Ténèbres est un conte d'une cruauté et d'une noirceur qui en interdisent la lecture aux moins de 14 ans.

C'est d'ailleurs une des réussites de l'album, ce contre-pied entre le dessin, si mignon et ce qu'il raconte, si morbide et violent, plongeant le lecteur dans un malaise permanent. Ainsi à la double page sur la procession d'un mariage princier, parfait cliché d'un moment joyeux et féérique succède le meurtre avec torture d'une souris bien innocente.
Jolies Ténèbres, ce serait un American Psycho dont les personnages auraient moins de dix ans.

Car les fées n'ont rien à envier aux golden boys d'Ellis, côté psychopathies. Si leur taux de mortalité est très élevé, elles le doivent autant à la Nature (les fourmis, les crapauds) qu'à elles-mêmes, tant elles sont friandes de jeux létaux ou de brutalité primitive. Pour illustrer la dualité enfantine, l'innocence et l'amoralité, les scénaristes, Marie Pommepuy et Fabien Vehlmann ont exploité les deux aspects traditionnels du Petit Peuple : l'insouciante et ludique créature shakespearienne d'une part et le prédateur féérique de la mythologie et du folklore celtique, d'autre part, chacun incarné respectivement par Aurore et Zélie.

Jolies ténèbres baigne dans une ambiance pastorale très structurée par une évocation fluide et élégante de l'enchainement des saisons, en contradiction, encore une fois, avec les destins des personnages, qui s'agitent, rêvent et meurent dans un flou tout « lynchéen ». L'album accumule pas mal de questions irrésolues, de culs-de-sac qui produisent au fil de la lecture une impression d'étrangeté et de fantastique particulièrement vivace et réussie.

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    Illustration D BD BATH

    D BD BATH

    Avec : Grandville, Des soldats d'honneur - Donjon Monsters, tome 10, Jolies ténèbres

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