Grandeur et décadence

Avis sur L'Âge de cristal - Lou !, tome 6

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Ce matin-là, il faisait beau pour Novembre. On entendait chanter quelques oiseaux rieurs dans les arbres parisiens. L'air était doux et caressant, ça sentait le pain frais et les lilas en fleurs. Les libraires ouvraient paisiblement leurs boutiques lorsqu'ils virent se profiler à l'horizon les silhouettes hétéroclites des lecteurs de Lou qui, impatients, joyeux, tout boursouflés de confiance, se hâtaient vers l'objet six ans attendu : l'Âge de Cristal, dont les premières couleurs pleuvaient déjà sur les rayonnages. En effet, la saga et sa pétillante héroïne avaient d'ores et déjà conquis les âmes les plus réticentes par leur humour tendre, leur poésie candide, leur implacable joie de vivre et les mille-et-un autres groupes nominaux élogieux dont les critiques les avaient ornées. Ainsi put-on apercevoir ce matin-là, derrière les vitrines, des dizaines d'hommes et de femmes qui pressaient en tremblant la bande-dessinée contre leurs poitrines, sanglotaient de ravissement, respiraient à pleins poumons l'odeur subtile de la couverture, caressaient amoureusement la reliure, et s'adonnaient à tout un tas d'actes d'émotion pure de ce tonneau. On s'enlaçait à tour de bras dans une bonhommie surréaliste. L'atmosphère était plus saturée de joie que le ventre d'un cambrésien à l'approche d'une bêtise.

Si nous avions su... Nous les planchistes invétérés, nous les phylacterreux, nous les fondus de la cartouche, si nous avions pu prédire ce qui allait suivre - oh ! Seigneur... Tant de peine eut été épargnée...

Quelques heures plus tard, la ville méconnaissable semblait prête à s'effondrer sous le poids d'un ciel devenu électrique, chargé de nuages noirs et balayé par le vol des corbeaux. Aux lucarnes éteintes, des visages se pressaient contre le carreau glacé, tentant vainement de dissimuler leurs larmes. Des pages déchirées de l'Âge de Cristal jonchaient les rues. On pouvait deviner, à leur allure froissée et crasseuse, qu'elles avaient été l'exutoire de quelque colère virulente. Chacun se vêtait de noir, et ceux qui ne s'étaient pas retirés dans leurs demeures pour y hurler un désespoir trop profond pour être partagé affichaient de bien pâles mines à mesure qu'ils joignaient leurs mains en prières muettes. Un épais silence avait calfeutré les rues, troublé seulement par quelques lamentations qui filtraient parfois hors des portes closes. "Pourquoi... Pourquoi... dessine... comme ça.... Julien... Non.... Pourquoi.... Intrigue affligeante... Personnages affligeants... Graphismes affligeants... Pourkweuaaaa..." C'était un bien triste temps, si tôt après la vague de douleur qui avait suivi la mort de Moebius...

Heureusement, les bédéphages réapprirent doucement la vie grâce à des immersions ponctuelles dans les travaux de Franquin, de Jacobs et de Spiegelman. Le tome 3 de Blast, sorti un mois avant le drame, fut lui aussi d'une grande aide. Le soleil revint peu à peu promener ses rayons sur les épaules amaigries des naufragés du Neel. Et avec lui, l'espoir d'une gaieté nouvelle. Cependant, la simple évocation de l'Âge de Cristal provoque toujours chez ceux qui ont vécu le pire un irrépressible frisson.

N'oublions jamais.

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