Les Enfances Bragon

Avis sur L'Ami Javin - La Quête de l'oiseau du temps :...

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Tome 5 ("Avant la Quête", Tome 1) : L'Ami Javin.

Quand une série a du succès, il ne faut pas la lâcher. Ecueil : mettre un terme à la carrière de tous les personnages à un certain moment rend problématique l’édification d’une suite. Donc, il ne reste plus que le passé, et c’est la solution du « préquel » qui s’impose.

Ici, Bragon est jeune, déjà pas très beau, et ne rêve que de plaies et bosses dans sa vie de bouseux. La petite Listelle dégage ostensiblement sa poitrine quand elle le voit, mais Bragon est enfermé dans son obsession d’aventures.

Le récit vaut par le contraste entre Bragon le brun, et son ami Javin, blond, rigolard, et prompt à enfiler tous les orifices féminins qui passent.

La géographie de la série se précise : Bragon vit sur les plateaux du Médir, dont on sort par une Pierre Creuse. Belle idée que de présenter une Grande Combe, sorte de cicatrice de rocher linéaire et sinueuse, sur l’écrin d’un épaisse forêt (planche 18). On y trouve de curieux brigands, plus sectaires religieux que meurtriers (leur chef porte le titre de « mire », et ils entreprennent de remettre les voyageurs « sur le chemin de la vérité. »), qui ont pour emblème une sorte de signe de Pluton coiffé d’un épais demi-cercle.

On renoue avec les premiers décors de la série en entrant dans le pays des Palfangeux (La Marche des Voiles d’Ecume), où l’on rencontre la princesse Mara, évidemment beaucoup plus jeune que dans les premiers volumes. Belles scènes d’action quand des myriades de crabes bruyants (les « Ch’Tines ») sortent de la mer, soutenus par un gros monstre à tête de cachalot, un « krille », mené par un des sectateurs cités ci-dessus. Mara va vouloir la langue venimeuse et incandescente d’un Borak, cette langue même qui servira de fouet à Pélisse bien plus tard... Mara se révèle déjà perverse et calculatrice...

Très intéressante maison-tour carrée, à toit en cloche à quatre pans s’évasant vers le bas, et qui sert de demeure à Bragon. Les couleurs sont plus contrastées que dans la moyenne de la série.

Le Tendre et Loisel ont passé le crayon, pour un coup, au légendaire Lidwine. Il paraît qu’ils s’en sont mordu les doigts : ce perfectionniste travaille trop, beaucoup trop lentement... De fait, le trait plus humoristique que réaliste de Loisel est respecté dans son esprit, mais Lidwine ne peut s’empêcher, à chaque dessin, de fignoler chaque détail, de leur donner volume, contrastes, reliefs, d’être quasi maniaque dans le rendu des motifs répétitifs (pluie, végétation, cheveux, poils...). Quel talent !

Tome 6 ("Avant la Quête", Tome 2) : Le Grimoire des Dieux.

Deux quêtes parallèles dominent le scénario :

• celle de Bragon qui, soucieux de se perfectionner en vertus guerrières pour éblouir la belle princesse Mara, cherche le Rige, et doit en passer (pour le rencontrer) par de nombreux combats face à de grosses brutes dans la cité peu recommandable de Vaguamare

• celle de Mara, à qui son vieux père donne la mission de trouver le Grimoire des Dieux, ouvrage seul capable de contrer la menace de Ramor, dieu méchant emprisonné dans sa conque, mais qui pourrait en sortir plus tôt que prévu…

Ces deux quêtes sont appelées à se joindre, mais pas forcément à fusionner, bien que l’aspect amoureux des choses y trouverait son compte. Mara, qui fait la fière, témoigne par ses actes d’un attachement progressif à Bragon. Mais Mara se croit malgré tout seule à devoir aller chercher le Grimoire des Dieux.

Pour la suite du préquel, on pouvait penser que les aventures se dérouleraient dans un cadre un peu différent de celui du corps principal de « La Quête de l’Oiseau du temps ». Ce n’est pas le cas. Les lieux et l’action sont assez comparables, et les personnages majeurs (Bragon et Mara) sont déjà là (pas Pelisse, bien entendu).
Les lieux : on est toujours dans le monde des « Marches » : Marche des Mille Verts, agréablement boisée (pittoresque maison taillée dans un arbre planche 3) ; Thâ, la Cité de la Marche des Voiles d’Ecume, putride et marécageuse à souhait, noyée dans ses propres brumes, recouvrant de pendentifs de mousse glissante les barreaux d’échelle, les rampes, les ponts ; ses sinistres rapaces déplumés en quête de charognes en décomposition contrastent avec les beaux oiseaux roses élégants de la Marche des Mille Verts (planche 2).

La cité de Vaguamare, sur laquelle on s’attarde, est une assez belle réussite. Modèle de cité maritime interlope, fréquenté par le tout-venant des gagne-petit, voyous, pirates et escrocs en tout genre. Les rues boueuses, les trognes rustaudes, concupiscentes ou madrées qui la peuplent, l’ivrognerie pour industrie et les combats de gladiateurs en guise de beaux-arts, beau cocktail évocateur.

Par comparaison, le petit port d’Ansac (planche 44) est presque charmant dans sa simplicité, son cadre de paillottes sur pilotis, et ses thons exposés au marché.

Il fallait évidemment soigner le décor du Mat’Bata, cachette du Grimoire des Dieux (page 49). Ce plateau bizarrement surélevé, jaillissant du sol comme une butte de Monument Valley, bordé de ressauts en escalier, mais entaillé de fissures verticales jusqu’à la racine, abrite avant tout la puanteur des charognes dont se nourrissent les myriades de ponges, sortes de grosses abeilles carnivores, dont seul le fisc français peut donner un équivalent dans notre monde réel . C’est assez réussi, dans la mesure où les odeurs sont difficiles à suggérer en BD.

L’action : les assassinats perpétrés par la mystérieuse secte (signalée par le symbole de Pluton coiffé d’une hache semi-circulaire) sont rattachés à la menace de Ramor : ces assassins chercheraient ainsi à remettre en honneur une religion primitive, probablement sanguinaire. L’amour et le sexe sont assez peu présents : à part les filles faciles de Vaguamare, peu de représentations dénudées de créatures désirables. Pour l’anecdote, Bragon se fait déniaiser, mais l’accent est porté sur son éducation guerrière. Le copain que Bragon retrouve à Vaguamare (Slavon), museau à mi-chemin entre le rat et le lion, faiseur de dettes perpétuel et emprunteur d’argent récurrent, apporte le contrepoint comique à une action qui n’est finalement pas si drôle que ça. Et on rencontre un jeune garçon bleu appelé Bulrog...

La magie joue à plein lorsque Mara est sur le point de s’emparer du Grimoire. On devine que les phénomènes qui ont lieu vont marquer les personnages au point d’infléchir leurs destinées. Cette confrontation avec le sacré ne laisse personne indemne, ce qui risque de laisser assez froids les lecteurs qui n’ont aucune idée de ce que peut bien être le sacré, au sujet duquel on leur rebat les oreilles du berceau à la tombe que c’est une connerie...

Passer le crayon méticuleux de Lidwine à Loisel (au trait beaucoup plus mobile) eût probablement un peu choqué ; la reprise de la série par Mohamed Aouamri est une excellente idée ; le trait est fin et le détail fouillé, conduisant à scruter les menues particularités de certaines grandes vignettes ; la netteté des contours est soulignée par le très bon travail sur les couleurs et les luminosités de Lapierre. La suite de la « Quête » a donc trouvé de dignes repreneurs.

Tome 7 ("Avant la Quête", Tome 3) : La Voie du Rige.

Longuement préparée dans le tome précédent, l'apparition du Rige dans le parcours de Bragon dépasse nettement la rencontre entre le héros et un partenaire ambigu. Tout de raideur orgueilleuse dans sa fidélité aux principes de vie qu'il s'est forgés - et qu'il impose aux autres -, le Rige, dont le visage vertical de concombre violacé aux yeux cruels irradiant une braise contenue par l'étroitesse des paupières, rassemble plusieurs archétypes humains: le longiligne élancé, absorbé par sa passion d'idéaliste introverti, évoquant par sa morphologie ascensionnelle l'aridité et l'inaccessibilité des valeurs pures auxquelles on voudrait s'identifier pour incarner les valeurs suprêmes du combattant ; le maître guerrier de légende, dont Bragon veut à tout prix suivre les leçons ; le misanthrope cruel, familier de la mort, passeur implacable de toutes les initiations (Bragon doit se faire ingérer par une chose répugnante pour que le Rige daigne intervenir) ; enfin , le représentant à forme humaine de la loi de base de la nature : tuer ou être tué. Le Rige est un chasseur, qui prend plaisir à l’être.

Si Bragon est un « héros », c’est peut-être, bien sûr, parce qu’il est épris de perfection, qu’il est costaud, et qu’il désire la belle princesse. Mais c’est aussi parce que c’est de lui seul que provient le déclic qui tire le Rige de son impasse psychologique : le Rige, trop attaché à son propre maître, n’ose prendre sa succession en raison du sentiment de culpabilité qu’il nourrit à propos de sa mort. En quelque sorte, Bragon permet au Rige de passer à l’âge adulte et de relativiser l’image du Père.

Le récit se resserre donc autour du regard de Bragon en quête du Rige. Les brèves allusions aux désenchantements de Mara (qui prend conscience de sa vulnérabilité à la vieillesse et à la mort), insérées en des moments de tensions maximales et d’incertitudes sur le sort de Bragon, ne font guère avancer l’action relative à la jeune princesse : elle devra consacrer sa vie (et bousiller sa jeunesse) à décrypter le Grimoire des Dieux.

Le thème du complot sectaire des affidés de Ramor progresse assez peu. Certes, Bragon doit combattre le premier membre de la secte qui s’affiche ouvertement dans ce récit (justement nommé « Devel » (= « Devil »)), mais Ramor lui-même devient bien lointain face à la confrontation avec le Rige. Devel commet quelques cruautés et vilenies qui nous téléphonent d’assez loin qu’il finira mal.

Le dessin de Vincent Maillié, soigné et précis, légèrement plus sobre que celui de Lidwine et Aouamri, est particulièrement magnifié par de beaux jeux de lumière et de couleurs. Le parti pris d’introduire dans les décors de nombreux volatiles (planches 10 à 15), ou des nuées de gros papillons rouges lors de la rencontre dramatique avec le Rige (planches 19 à 47) enrichit les gammes de couleurs de chaque vignette, et renforce le sentiment d’une plus grande prégnance de la nature (devenu si rare dans nos décors où tous les oiseaux et les insectes disparaissent à qui mieux mieux sous l’action de notre brillante civilisation).

On apprécie les tissus déchirés flottant au vent (planche 11), tels des arbres à prières tibétains. Le découpage, sans être vraiment savant, alterne pertinemment vignettes horizontales et verticales (planches 14 et 15), tantôt pour suggérer la progression de deux actions éloignées l’une de l’autre, tantôt pour focaliser le regard sur des points précis d’une action en cours. Les monstres sont assez bien étudiés : « glabres » charognards, féroces en bande, hideux macaques griffus aux énormes yeux jaunes sans pupilles. Ils livrent Bragon à une pode rouge, gigantesque poulpe rouge aux tentacules terminés en fer de lance, et dont l’orifice buccal ressemble plus à un anus qu’à autre chose. En entrant dans le monstre, Bragon nous joue son petit Jonas (le héros enfermé dans ses propres pulsions abjectes), ce qui permet au Rige, qui le tire de là, de se positionner en chevalier de lumière, ce qui est n’est pas évident pour lui . On doit avouer que, pour être spectaculaire, cet épisode est un peu long malgré tout.

Le Rige a une sale tête, d’accord, mais il incarne les problématiques de l’ascèse morale personnelle, et sa prédilection pour le sang, les viscères et la destruction ne fait que le replacer dans le contexte des lois de la nature primitive. Celles que nous nous évertuons à affirmer comme dépassées.

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