La Seconde Guerre Mondiale vue du Japon

Avis sur L'Histoire des 3 Adolf

Avatar Tristan Gaillard
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Il est intéressant de noter comme nous sommes conditionnés par l'enseignement de l'histoire qui nous est donné, et comme notre vue est tout à fait autocentrée. Par là, j'entends, pour l'exemple de la Seconde Guerre Mondiale, que toute notre vision du conflit est très autocentrée sur une echelle nationale et européenne. Tout comme la Première Guerre Mondiale est vue et enseignée comme une victoire malgré les milliers de morts et le traumatisme immense qu'elle a engendré, rendant tout de suite plus difficile l'empathie envers le peuple allemand et la compréhension de l'injustice criante du Traité de Versailles signé à la suite de cette dernière, il nous est très difficile, encore plus même, d'exporter notre point de vue en Allemagne et au Japon, ces deux pays sanguinaires qui ont entrainé le monde dans un conflit terrible que toute l'humanité retiendra comme le pire, alors que les populations allemandes et japonaises ont bien évidemment subies la guerre autant voir plus que les autres.

C'est pourquoi L'Histoire des 3 Adolf est dès le départ une œuvre inestimable, puisqu'elle nous permet de nous plonger dans l'horreur de la guerre, vue du Japon, au delà des horreurs commises par leurs dirigeants que les Japonais n'ont jamais désiré commettre. Ainsi, comme le titre l'indique, L'Histoire des 3 Adolf nous raconte l'histoire croisée de trois Adolf : Adolf Kaufmann, fils d'une japonaise et du consul nazi au Japon, ami d'enfance de Adolf Kamil, juif allemand expatrié au Japon pour fuir les violences du régime nazi, et Adolf Hitler, sympathique moustachu qu'on ne présente plus tant sa légendaire bonté a marqué chaque homme, chaque femme et chaque enfant du début du XXe siècle. Le lecteur suivra ainsi le destin de ces trois âmes en peines dans la spirale infernale de la haine et de la vengeance.

L'Histoire des 3 Adolf se présente donc comme une immense fresque historique, s'étendant des jeux olympiques de Berlin de 1936 aux débuts du conflit Israelo-Palestinien, et utilise comme fil rouge qui tient toute la narration, très riche et tentaculaire, en un bloc uni : le fuhrer a des origines juives, et des documents authentiques le prouvant sont quelques part entre le IIIe Reich et l'Empire du Soleil Levant.

Si Osamu Tezuka est considéré comme le père de la bande dessinée japonaise toute entière et l'inventeur de la plupart des genres qu'elle connait aujourd'hui, ce n'est pas pour rien. L'Histoire des 3 Adolf est monumental par la diversité et la richesse des thèmes abordés: l'embrigadement et le conditionnement exercé sur les jeunes par le système nazi, le patriotisme et ses dérives, les relations père-fils, les relations sino-japonaises, une foule d'autre chose et surtout la représentation de ce cercle de haine sans fin qu'est l'histoire que l'auteur met en évidence en concluant son œuvre sur le conflit israélo-palestinien qui apparait alors comme la suite inévitable de la Seconde Guerre Mondiale.

Mais, pour reprendre le propos amorcé plus avant, ce qui fait à mes yeux et en toute subjectivité la qualité majeure de ce manga est la justesse avec laquelle elle décrit la douleur du peuple japonais (et allemand) lors de la guerre trop souvent mise sous silence. Tezuka parvient ainsi à faire évoluer la vision du conflit du lecteur occidental qui remet ainsi en question tout ces à prioris sur le manichéisme trop souvent présent dans les représentations du second conflit mondial en faisant vivre au lecteur l'horreur des bombardements américains de Kobé (qui est le barbare ? se demande le lecteur) et en faisant cette distinction si essentielle qu'opérait déjà Jacques Tardi avec C'était la Guerre des tranchées, c'est à dire celle entre les dirigeants et le peuple, soumis, qui subit les conséquences des actes de ces derniers et qui en sont les premières victimes.

Néanmoins, malgré une grande efficacité dans la mise en scène et dans la représentation du mouvement dans laquelle Tezuka excelle, il emploie parfois de façon maladroite le registre comique "à la japonaise" qu'il a lui même codifié de sorte qu'il lui arrive d'annihiler toute l'intensité dramatique d'une scène en plaçant un gag malvenu. Malgré tout, ce n'est qu'un léger détail qui vient entacher une oeuvre quasi parfaite, qui brille par moment et éclaire la bande dessinée d'une aura d'intelligence.

Le pendant nippon de Maus.

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